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Le numérique, ou l’avènement des jobs à la con

Web is dead

Web is dead
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par Christophe Payet
du lundi au vendredi dans la matinale de l'été
Il faut regarder les choses en face, Internet c’est plus ce que c’était. Le web est mort, cané, dead, KO.. Bien sûr, il est encore possible de se connecter à internet, de naviguer sur des pages, de surfer comme on aimait le dire jadis… Mais le web, tel qu’il a été conçu, rêvé, idéalisé… bref tel qu'il a été pensé par les utopistes du numérique qui en sont à l’origine, et bien celui là est mort. Voire, il faut être honnête avec nous même, n’a jamais vraiment existé. Et c’est ce que je vais tâcher de vous montrer tous les matins de ce mois de juillet : toutes les grandes tendances récentes tendent à montrer que le web n’existe pas ou plus.

Le numérique, ou l’avènement des jobs à la con

Web is dead, Internet est mort. L’Internet, qui devait nous libérer du travail en tous cas.

On pensait que le numérique allait nous épargner les tâches inutiles, qu’internet serait l’avènement d’une société de services et de créatifs.

Et les pionniers du web eux-mêmes, ces hippies californiens, croyaient dur comme fer à l’épanouissement personnel grâce à l’avènement de l’informatique.

En 2017, on en est loin, très loin. Internet, c’est surtout l'avènement des job à la con. Et sur une échelle de 1 à épanouissement, on frôle les températures négatives...

Déjà parce qu’internet, c’est l’émergence de nouveaux esclaves.

Et l’on ne parle même pas des ouvriers des usines de l’industrie des nouvelles technologies et des employés dans les entrepôts d’Amazon dont on connaît les conditions de travail...

Non, nous parlons là d’un lumpen prolétariat digital. J’ai déjà évoqué dans cette chronique, les employés de fermes à clics, souvent installées en Asie… dans des logements collectifs, ils sont sous-payés pour vendre des milliers de likes et créer du trafic fictif. On estime que 20% du trafic sur internet serait fictif, produit par des fermes à clics et des bots.

C’est une nouvelle classe laborieuse, de nouveaux esclaves, enchaînés à l’autel du nouveau profit : le clic.

Parmi ces nouveaux prolétaires, on compte aussi les camgirls, ces filles soi-disant amateurs qui se déshabillent devant leurs webcams, et sont en réalité bien souvent exploitées en Europe de l’Est.

Ce sont aussi tous ces travailleurs pauvres qui acceptent de micro-missions très faiblement rémunérées. Micro-tâches, micro-salaires. C’est le principe du site Mechanical Turk, lancé par Amazon. Pour 2 centimes, on peut par exemple vous y demander de décrire des photos en quelques minutes. Des tâches simples mais aliénantes et que les robots ne peuvent pas réaliser.

On touche alors au concept de digital labour, qui désigne toutes nos activités quotidiennes rapportant du profit mais qui ne sont pas rémunérés comme du travail. À chaque fois que vous remplissez un captcha, vous savez ce petit texte manuscrit qu’il faut recopier pour vérifier que vous n’êtes pas un robot, vous travaillez pour Google et l’aidez à numériser les manuscrits pour Google Books. Le digital labour montre comment la frontière du travail a disparu. Avec le digital, on bosse toujours pour quelqu’un. Paye ton utopie.

Et même quand on s’intéresse à la supposée élite de cette classe de travailleurs numériques, on reste très loin de l’utopie et de l’épanouissement.

Le numérique marque l’avènement des “bullshit jobs”, les jobs à la con. C’est l’anthropologue David Graeber qui s’est penché sur le sujet. Ce brillant professeur de la London School of Economics s’est intéressé à tous ces nouveaux métiers liés au numérique, dont les intitulés sont obscurs, et dont la fonction sociale l’est encore plus. Junior analyst ou Online project manager. L’article de Graeber a été lu plus de 150 000 fois en une semaine et traduit dans toutes les langues. C’est dire s’il a touché un phénomène générationnel.

Entassés dans des open space, ces employés ressentent souvent une profonde inutilité dans leurs tâches. À tel point qu’ils sont de plus en plus nombreux à tomber en dépression et à se reconvertir dans des métiers manuels.

Le journaliste de Slate Jean-Laurent Cassely s’est intéressé à eux dans son livre “La révolte des premiers de la classe”. Tous ces surdiplomés qui se retrouvent à occuper des jobs à la con, et qui craquent. C’est la perte de sens qui les rassemblent. Le sentiment d’être inutile socialement. Ou déconnecté de la réalité. Résultats : le sentiment d’un déclassement social. Et la recherche de son épanouissement personnel non plus dans le virtuel, mais justement dans le très concret. Dans l’artisanat.

Non seulement le web n’a pas aboli le travail, mais il nous pousse à idéaliser l’ère du prédigital. Joli fail pour une utopie.

Web is Dead 14 juillet
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