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On a tendu le micro aux jeunes qui ne voteront pas ce dimanche

Et ils ont de bonnes raisons de ne pas le faire.

On a tendu le micro aux jeunes qui ne voteront pas ce dimanche

« Ne pas voter, c’est voter pour le Front National », « L’abstention est irresponsable », « Ni-ni dimanche, Le Pen lundi »… Depuis le 22 avril au soir, les réseaux sont saturés d’articles de presse, de tribunes d’universitaires, de politologues et de politiciens, de prises de parole d’électeurs. Elles foisonnent, s’accumulent, redoublent d’intensité dans le but de convaincre les abstentionnistes et votants blancs.

Peine perdue. En tout cas pour une partie de ceux qui ont décidé depuis longtemps - parfois avant même le premier tour - qu’ils n’éliraient personne ce 7 mai. Ceux pour qui l’abstention ou le vote blanc sont une expression politique et que ces injonctions ne font que conforter dans leur choix.

Parmi eux, beaucoup de jeunes, qui se sentent inaudibles, humiliés, oubliés par ce système représentatif qui porte de plus en plus mal son nom. « Ni banquier, ni raciste » est devenu le cri de ralliement d’une partie de la jeune génération de votants. La mise à égalité d’un candidat néo-libéral et d’un parti d'extrême droite a tendance à hérisser le poil. Mais pour ces jeunes adultes, la politique macronienne est le terreau de l’extrémisme lepéniste. Il n’y a donc qu’une seule option : briser le cercle vicieux.

Pour mieux comprendre, on a tendu le micro à cinq personnes entre 20 et 30 ans, ils et elles vont voter blanc ou s’abstenir, et nous expliquent pourquoi.

"J’ai plus l’impression de subir que de choisir"

C’est ainsi que Faryal, 28 ans, explique sa démarche. « La démocratie, c’est censé être le pouvoir au peuple. Moi je n’ai pas l’impression d’avoir le moindre pouvoir. » Le choix peut sembler paradoxal, mais Faryal a choisi l’abstention pour se réapproprier sa voix. « Même voter blanc, ce serait une manière de cautionner le système. »

Ce « système » lui apparaît inégalitaire, dominé par des énarques qui « ne connaissent pas les gens d’en bas. » Faryal a toujours voté. Elle s’investit au quotidien dans la vie associative de sa ville, Aubervilliers. Mais aujourd’hui, elle en a assez de crier aux oreilles de cette élite qui l’ignore. Est-elle assez en colère pour risquer de vivre cinq ans sous une présidence Le Pen ? Faryal s’en remet aux Français, en qui elle a toute confiance. Ils feront leur choix, et si c’est celui du FN, il faudra travailler à la fraternité. « Je ne pense pas que Marine Le Pen puisse arriver à tous nous diviser. Je pense que chacun a sa réflexion propre. Moi quand je marche dans la rue, je n’ai aucun problème. »

Si Faryal nous dit ça, c’est parce qu’elle porte le foulard. Elle est une femme, musulmane, et voilée, bref, la cible préférée du FN. Peu importe, elle se concentre sur le positif : le débat. « Je suis complètement ouverte au dialogue avec les électeurs FN. Je ne pense pas qu’ils soient tous racistes, ou bêtes. S’ils votent pour Marine Le Pen c’est qu’elle doit avoir des propositions cohérentes. »

Faryal, 28 ans

 

Cette volonté de respecter les électeurs du Front National, de les différencier des antécédents racistes, antisémites, islamophobes et homophobes du parti, revient souvent au fil des témoignages. Faryal, mais aussi Blaise et Léo (ci-dessous), qui ont 25 et 23 ans, remarquent que « c’est trop facile de dire que tous les électeurs du FN sont des racistes et qu’ils ne comprennent rien. Il faut aller les chercher et leur expliquer la vérité. »

Ce qu’on pourrait prendre au départ pour un succès de la dédiabolisation menée par Marine Le Pen est surtout un appel pour le retour du respect en politique. Ce respect qui était porté disparu lors du débat Macron-Le Pen, et qui manque, en général, aux discussions politiques. Ils le revendiquent pour eux-mêmes, quant à leur choix de ne pas faire barrage au FN, mais il le demande aussi pour les électeurs qui soutiennent le parti frontiste. Comme un antidote à un langage verrouillé, et au refus de regarder en face les 7 millions de Français qui soutiennent le programme de Marine Le Pen.

"C’est pas que je suis plus intéressé, c’est que les programmes me dégoûtent"

Dans le témoignage ci-dessous, Blaise nous explique aussi qu’il ne peut pas se résoudre à voter pour Emmanuel Macron, parce que les points de son programme sur l’accueil des réfugiés « le dégoûtent ». Blaise effectue un Service civique au Secours Catholique et travaille quotidiennement avec des migrants. « Macron est complètement en accord avec ce qui est pratiqué par l’Europe depuis deux ans, c’est-à-dire dissuader les migrants de venir en leur accordant des conditions de misère ici et signer des accords mafieux avec des dictateurs (…) à qui on donne de l’argent pour qu’ils construisent des murs et les gardent chez eux. »

La cause des réfugiés, c’est l’un des thèmes sur lequel Blaise et Léo estiment que les partis ont « joué le jeu du FN » en reprenant les thématiques et éléments de langage frontistes. « Ce qui me révulse au plus haut point, nous dit Léo, c’est Fillon et compagnie qui nous demandent de faire barrage au FN alors que c’est eux qui ont entretenu ces idées ». Léo va voter blanc. Une manière de ne pas se laisser devenir de la chair à élection, et de tenter de retenir la barre d’une société qui vire à droite.

Blaise, 25 ans et Léo, 23 ans

"La responsabilité va exclusivement aux brûlés et jamais aux incendiaires"

Cette fois-ci, c’est Frédéric Lordon qui le dit, dans une tribune publiée le 3 mai dans Le Monde Diplomatique. « Ceux qui ont si continûment œuvré à installer ce monde ignoble, à en chanter la supériorité et, partant, à en armer deux fois le légitime dégoût, que ce soient ceux-là qui viennent l’index tremblant et la morale en bandoulière mettre en demeure les électeurs de ne pas accomplir tout à fait les conséquences de ce qu’eux-mêmes ont préparé, sauf à ce que les malheureux en portent l’entière responsabilité », écrit-il. C’est en somme ce que nous dit Marine, 24 ans, qui parle « d’un problème de logique. »

« C’est une forme de chantage. On ne nous laisse pas le choix, en fait. On nous dit que c’est à nous d’agir alors qu’on a eu cinq ans pour lutter, les médias ont eu cinq ans pour dénoncer la stratégie de dédiabolisation (…) et tout à coup c’est les abstentionnistes qui vont porter Marine Le Pen au pouvoir ? À un moment, il y a un problème de logique. »

Marine, 24 ans

"Dire stop."

Marine évoque aussi sa mère, « abasourdie », qui a voté pour Jacques Chirac en 2002 et se refuse à voter Macron aujourd’hui. Une décision qui renforce la jeune femme dans son idée qu’il est temps, et surtout qu’il est de sa responsabilité de « dire stop ».

La rupture, c’est ce que cherchent ces jeunes électeurs. Quand on évoque le risque de victoire FN, les avis divergent. Beaucoup n’y croient pas. Marine nous dit avoir peur des effets de son vote blanc, sans pour autant se résigner. Blaise dit qu’il ira voter Macron si le résultat s’annonce trop serré. D’autres, anonymement, nous expliquent que « s’ils veulent le FN, ils [les électeurs FN, ndlr] l’auront, et ils verront bien ce que ça donne », certains allant même jusqu’à émettre l’idée de glisser un bulletin FN dans l’urne pour courir plus vite à la catastrophe, et, potentiellement, à l’avènement de quelque chose de nouveau.

Et après ?

Et c’est bien ce « quelque chose » qui pose question. La fin de non-recevoir qu’opposent ces abstentionnistes et votants blanc est brutale, décidée, politique. Mais la suite ? « Si le FN passe, on bloque le système » nous dit Laurent, 30 ans. On entend aussi « on fait la révolution », « on organise la révolte » ou pour les plus modérés, « on repense le système ».

Qu’est-ce que ça veut dire ? Comment ? Dans quel but ? Les questions fusent, les réponses aussi, parfois utopiques, parfois hésitantes, toujours intéressantes. On accepte la contradiction, on réfléchit, on s’interroge, on s’inspire de l’étranger, de Podemos par exemple, on analyse les vestiges de Nuit Debout, comme Faryal (plus haut).

« Si on ne commence pas à se poser des questions et à avoir envie de bloquer le système pour que les choses changent… Eh bien si on s’était dit la même chose au moment de la Révolution française, on serait encore en pleine monarchie » assène Laurent. Il milite pour une reconnaissance du vote blanc comme droit de veto. « Le vote blanc est le droit de veto essentiel dans une démocratie, de l’électeur contre une élection dans laquelle il ne se sent pas représenté par les candidats qu’on lui propose. Ça devrait être un droit fondamental. » 

Laurent, 30 ans

C’est une proposition parmi d’autres, parmi celles qui naissent des débats que provoque cette élection. On doit ces discussions à la vivacité d’une génération qui ne demande qu’à créer, qu’à réinventer. Elle refuse, comme la jeunesse lui en confère le droit, les injonctions, les interdits, la « bien-pensance » comme elle l’appelle, que les plus anciens lui imposent. Au risque de se pencher au bord du gouffre au point d’y tomber. Peut-être est-ce alors le rôle de ses ainés de l’entendre et de s’engager dans un débat nécessaire, qui est encore le meilleur barrage contre l’extrémisme.

Visuel : (c) DR

 

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2 commentaires

les raisons développées dans ce sujet sont pour ne pas y aller me semblent bien plus convaincantes qu'un barrage !!

les raisons développées dans ce sujet sont pour ne pas y aller me semblent bien plus convaincantes qu'un barrage !!

La meilleure manière de faire barrage au FN, c'est d'aller voter !!!

La meilleure manière de faire barrage au FN, c'est d'aller voter !!!

#_!!@?\
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