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InFiné : une décennie d’audace

À l’occasion de ses 10 ans, rencontre avec les principaux acteurs du label.

InFiné : une décennie d’audace

Il y a quelques semaines, le producteur français Rone remplissait la Philharmonie de Paris, en un claquement de doigts (ou de beats), sans publicité ni promotion de très grande ampleur, et ouvrait la possibilité d'intégrer la musique électronique dans une enceinte largement réservée à la présentation des musiques classiques. Le symbole est beau pour InFiné, qui fête ses 10 ans cette années, le label lyonnais, originellement fondé par Alexandre Cazac, Yannick Matray et par Agoria, et à qui l'on doit les sorties de Francesco Tristano, Aufgang, Rone, Danton Eeprom, Bachar Mar-Khalifé, Clara Moto, Cubenx, Bruce Brubaker...

 

La grande bouffe

Si l’on tombe amoureux, c’est bien souvent parce que l’esprit est, consciemment ou pas, préparé à cette douce et suprême éventualité. Le coup de foudre, dans celui qui implique la naissance d’InFiné, se fera chez Peter Brook, et dans son théâtre des Bouffes du Nord, métro La Chapelle. Alexandre Cazac, ancien label-manager chez [PIAS], qui traine depuis une douzaine d’années dans l’industrie du disque (pas un débutant donc) s’y rend ce soir-là (on est en 2005), signe du destin, afin de fêter la Saint-Valentin. Quelques semaines plus tôt, après avoir quitté [PIAS], il a évoqué avec Sébastien Devaud (aka Agoria), qu’il manage, la possibilité de créer le leur, de label, afin d’envisager « quelque chose qui n’existait pas ailleurs. » Noble conviction.

Aux Bouffes du Nord, il assiste donc, un peu au hasard, au récital de Francesco Tristano, élève de l’ultra select Juilliard School de New-York, qui adaptera notamment, à sa manière (la rencontre des machines de la musique électronique et du piano de la musique classique), le « Strings of Life » du producteur américain Derrick May, le classique techno-dance de 1987. Étincelle dans les yeux (ou dans les tympans plutôt), et révélation : sans que personne ne le sache encore avec certitude, InFiné est né. 

Francesco Tristano, qui partage sa vie entre le Luxembourg (dont il est originaire) et Barcelone (où il a son studio) : « après le concert, un mec est venu me voir, et m’a abordé en me disant que ça faisait un moment qu’il voulait monter un label, et que si j’étais partant pour cette aventure, on pouvait la mener ensemble. ‘’Si on le fait pas maintenant, on le fera jamais’’. C’était la première fois qu’on se rencontrait. Et la proposition était là… » 

La rencontre aboutit à une deuxième, à une troisième, à l’arrivée de Yannick Matray (qui gère principalement le côté administratif et financier du projet), à la fondation de la société fin 2005, et deux ans plus tard, au premier album de Francesco Tristano (Not For Piano), en 2007. « On a enregistré une première version de l’album dans une mansarde, dans des conditions un peu artisanales. On a attendu de se retrouver dans un vrai studio pour définitivement l’enregistrer ».

Easy Music for the hard to please

Un premier album, et la première signature d’un artiste, comme un manifeste de ce qui allait devenir « la marque InFiné ». Alexandre : « Ce mec cristallisait exactement ce que l’on avait envie de proposer, ce que les autres ne faisaient pas. Pas la même chose que Versatile, qu’Ed Banger, que Warp. Quelque chose de vraiment différent, que personne ne faisait à l’époque ». La marque InFiné ? « Easy Music for the hard to please », dit le slogan du label. La fusion de la musique électronique et de la musique classique, diront certains, qui penseront notamment à Aufgang, à Arandel ou à Vanessa Wagner & Murcof. Une très grande ouverture d’esprit, diront d’autres, conscients des écarts improbables pouvant séparer certaines sorties du label (entre la techno dansante de Danton Eeprom, les réécritures de Philip Glass par Bruce Brubaker et le disque flamenco de Pedro Soler & Gaspar Claus, et l’orientalisme électronique de Bachar Mar-Khalifé, il est vrai qu’il y a un monde. Plusieurs même). « Je pense qu’InFiné n’a jamais cherché à se définir. Et ça a toujours été sa force », affirme pour sa part Francesco Tristano.

Sauf que cette force, dans les premières années, s’apparente plutôt à une faiblesse. Dans les yeux des autres, du moins. Alexandre : « au début, ça a été extrêmement compliqué. Les gens du classique, en écoutant l’album de Francesco, ils nous prenaient pour des tarés. Et les gens de l’électronique pour des mecs bien sympas, mais qui n’avaient pas forcément beaucoup d’intérêt pour eux. Spanish Breakfast, le premier disque de Rone ? Pareil : de l’electronica, super, mais so what ? Personne n’aurait pensé que ce mec-là aurait rempli une Philharmonie, sans pub, comme ça ! » 

Mais la présence et le rôle d’Agoria, qui a quitté le label en 2011 (« la D.A. est moins club depuis son départ », remarque Gordon) afin de se lancer, à son tour, dans sa propre aventure, est en ce sens, fondamentale. Yannick Matray : « Alexandre a très vite enfilé le costume de directeur artistique. Agoria, lui, était quasiment notre représentant international. Nous on oeuvrait le jour, et lui la nuit ! La notoriété internationale qu’il avait déjà à l’époque a également permis de donner de la visibilité au projet. Il était dans des clubs, dans des festivals, il parlait du label dès que possible aux artistes, aux médias. Son activité a été un vrai accélérateur. »

C’est grâce au DJ lyonnais qu’InFiné sort notamment, dans ses premiers mois d’existence, deux disques, prestige, de Sascha Ring et de son projet Apparat (Walls et Things to be Frickled), uniquement parus en France. Suivra un nouveau disque de Francesco Tristano (Auricle Bio /On), celui de Rone (Spanish Breakfast), et le premier album d’Aufgang (Francesco Tristano + Rami Khalifé + Aymeric Westrich) , beau succès, et dont la parution est due à ce qui constitue l’une des autres grandes marques de fabrique d’InFiné : la chance laissée au hasard, et la rencontre fortuite. « Et la liberté de proposer ce que l’on veut, tout en étant cadré, lorsque c’est nécessaire, par Alexandre, qui est vraiment un excellent D.A., plein de bonnes idées et de recul sur ce qu’on lui propose », précise Arandel, projet d’electronica longiligne, volontairement anonyme et véritablement intelligent. « Avec la complexité de notre projet, pas certains qu’on aurait pu le sortir autre part que chez InFiné ! » 

Le coup de coeur comme ligne directrice

Alexandre Cazac : « On a toujours beaucoup fonctionné au coup de coeur, et on a sorti beaucoup de nos disques en rencontrant des gens via nos artistes. C’est par exemple grâce à Francesco que l’on a rencontré Aymeric Westrich et Rami Khalifé (les trois formaient à un moment Aufgang), puis Bachar Mar-Khalifé, le frère de Rami. Pedro Soler et Gaspar Claus, c’est Rone qui nous les a présenté, le grand écart ! Grâce à Murcof, on a rencontré Cubenx (les deux sont mexicains), et Bruce Brubaker, lui, était carrément le professeur de Francesco Tristano à la Juilliard School ! » 

Se laisser la possibilité de regarder très loin, et aussi, de garder les yeux attentifs à ce qui est à proximité. Chez InFiné, beaucoup de collaborateurs ont en effet été en stage à un moment ou à un autre au sein du label, de Virginie Freslon (attachée de presse du label) à Lisa Boissoles (manageuse de Gordon), de Clara Burges (aux partenariats chez InFiné) à Thomas Hennebicque, aka Gordon, aujourd’hui l’un des garants d’une scène techno et electronica française, biberonné par les signatures Warp (Autechre, Aphex Twin, Brian Eno…) et par les productions de Four Tet, Jon Hopkins et consorts, et dont le troisième EP, Dystopia, est sorti en fin d’année dernière. « Le label donne sa chance à tous ceux qui sont motivés. Et notamment aux stagiaires ! J’ai mixé pour la première fois pour le label en 2010, ou en 2011, pour un Workshop que l’on m’avait demandé d’ouvrir, à Poitiers. Au début j’étais un peu le DJ qui ouvrait les soirées d’InFiné. Puis j’ai fini par leur envoyer mes prods personnelles… »

Rone, lui aussi avait envoyé ses démos, alors hébergés sur Myspace. Mais sans trop d’espoirs, parce qu’il ne connaissait personne au label. « Alex est tombé sur ce que je faisais sur Myspace (nos versions diffèrent : lui dit que c’est moi qui ai envoyé des trucs, je ne me souviens plus !) Je me suis très vite retrouvé à la terrasse d’un café, avec lui et Yannick, et le soir même, ils me proposaient de sortir un maxi avec mes morceaux ! Le genre d’entretien qui se passe plutôt bien ! Agora m’a ensuite booké assez vite pour un set au Rex Club, alors que je n’avais jamais joué devant personne ! Bon, ça c’est plutôt bien passé…»

Diversité, j’écris ton nom

Aujourd’hui, Rone est l’une des principales locomotives du label, lui qui, via la générosité, la qualité, et l’habillage visuel extrêmement qualitatif de ces lives ait capable de remplir , surtout depuis la sortie de son deuxième album Tohu Bohu (2012), une Philharmonie à lui tout seul (mais avec quand même François Marry de  Frànçois & The Atlas Mountains et Alain Damasio à ses côtés). Bachar Mar-Khalifé, aussi, salué par la critique et, ce n’est pas si fréquent, également par le public avec la sortie de son très cathartique et très spirituel Ya Balad (« mon pays » en Arabe) en 2015. Rone le Français, Bachar Mar-Khalifé le Franco-libanais, mais aussi Clara Moto l’Autrichienne, Deena Abdelwahed la Tunisienne, Cubenx le Mexicain, Downliners Sekt  les Barcelonais…La diversité permet de pérenniser le projet, et participe, depuis ses débuts et jusqu’à aujourd’hui, à la singularisation d’un label devenu, au fil des ans, véritable référence dans le paysage indé français. 

Alexandre Cazac, pour conclure : « J’en suis vraiment fier, de cette diversité. Le plus jeune de nos artistes a 22 ou 23 ans (The Wanderer) et le plus vieux presque 80 (Pedro Soler, le papa de Gaspar Claus). Et je se suis fier du travail de défrichage qui est le nôtre (ndlr : les compiles InFiné Explorer, « rencontres numériques et hors-frontières » avec des artistes encore méconnus), mais je suis autant attaché au travail de mémoire, comme lorsque l’on a réédité Bernard Szajner, des disques de 79 qui n’ont pas eu l’écho qu’ils devaient avoir dans les années 80. J’ai l’impression que les gens ont de plus en plus envie de ça aujourd’hui : pourquoi pas écouter à la fois de la techno EDM, des chants du déserts saharien, David Bowie et de la musique kitsch des années 80. Que l’on n’atteigne les 10 ans d’aujourd’hui avec la démarche qui est la nôtre, ça ne nous donne pas complètement tort en tout cas ! » 

La compile Tomorrow sounds better with you, qui fait le point sur 10 piges d’InFiné, est disponible ici.

Camille Diao, grande chef du Turfuroscope, avait également demandé à Alexandre Cazac les morceaux qui pouvaient résumer, à son sens, le label. Il en a cité quatre :  « Sandstorms » de Carl Craig, « The Melody » de Francesco Tristano, « Ya Nas » de Bachar Mar-Khalifé, et « Bora Vocal » de Rone.

Arandel et Gordon, hasard superbe, seront ce soir 10 février à l’affiche du Nova[Mix]Club au Badaboum. Plus d’infos ici

Dans le cadre des 10 ans, il y a également pas mal de dates. Dont Deena Abdelwahed, Cubenx et Arandel au 6par4 de Laval (11.02), Gordon, Rone et Arandel à la Cité des Arts de Saint-Denis de La Réunion (25.02), Danton Eeprom et Gordon à l’Ubu de Rennes (11.03), et une grosse fiesta à Paris, Gaîté Lyrique, le 17 mars.

Visuel : (c) Timothy Saccenti

 

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