Radiohead en concert à Bercy
Chronique d’une première fois
Lorsqu’il s’agit de Radiohead, j’ai 14 ans.
14 ans, l’âge auquel j’ai mis la main sur « Hail To The Thief », après qu’on me l’ait conseillé sur un forum de l’Internet 1.0. L’âge où j’ai usé ce même disque, puis « Kid A », « Ok Computer » et tous les autres, sur la chaîne hi-fi que que papa-maman m’avaient offert pour Noël.
14 ans, c’est l’âge où Radiohead m’a offert une porte d’accès à la musique.
À vrai dire, même si je continue religieusement à acheter leurs albums et à suivre leur actualité, je n’écoute plus vraiment Radiohead aujourd’hui – ou seulement dans mes moments de nostalgie. Mais lorsque leur série de deux concerts à Bercy a été annoncée, j’ai compris que c’était maintenant ou jamais : je ne pouvais pas les rater encore une fois. Historique.
2006 : Après avoir économisé et acheté en douce ma place pour Rock-en-Seine-où-Radiohead-se-produisait, maman m’annonce que « Non, 15 ans c’est trop jeune pour aller toute seule à Paris, et puis les festivals c’est dangereux, y’a plein de monde et de l’alcool et de la drogue et de la boue ».
2008 : Cette fois-ci, j’habite à Paris et Radiohead est annoncé à Bercy pour le mois de juin. OK. Sauf que les places se sont vendues en 30 minutes, et que je me suis pointée à la Fnac 31 minutes après l’ouverture. Pour ce qui est de leur passage au Main Square Festival en juillet, pas possible pour cause de job d’été. Mais serais-je donc maudite ?
Apparemment non, puisque j’ai finalement réussi à acheter mes billets pour le concert de vendredi dernier. YES ! Des mois d’attente et la date du 12 octobre approche enfin. J’en rêve la nuit, j’ai l’impression de croiser Thom Yorke dans la rue deux fois par jour, et sur le chemin de Bercy mon petit cœur de fan éplorée bat comme pour un premier rendez-vous. Mon premier rendez-vous avec Radiohead – pas tout à fait en tête à tête, certes.
Le contexte étant posé, j’arrête le storytelling et j’entre dans le vif du sujet.
Le dernier concert d’Iron Maiden était carrément ze-na
Ce sont les canadiens de Caribou – auteurs des superbes Andorra (2007) et Swim (2010) ainsi que du très bon remix de Little By Little – qui ont ouvert la soirée. J’ai raté le début de leur performance, mais leur final magistral, une version à rallonge et tout à fait hypnotisante de Sun, a suffit à me mettre en joie.
Une demi-heure d’entracte est annoncée, pendant laquelle le groupe de mecs derrière moi discute en plaçant un mot sur deux en verlan. J’ai par exemple appris que le dernier concert d’Iron Maiden était carrément ze-na parce que Dave Murray a complètement qué-cra. Ouais ouais.
Bref, les lumières s’éteignent et c’est au tour de Radiohead d’entrer sur scène. Le rideau noir qui occultait les installations scéniques tombe, laissant apparaître l’impressionnante scénographie mise au point par Andi Watson, ingénieur lumière qui collabore avec le groupe depuis 1993. Un mur entier de LEDs se dresse derrière le groupe et des bouteilles en plastiques – recyclage oblige – en recouvrent la moitié inférieure, reflétant la lumière de manière imprévisible et onirique. A cela s’ajoutent 18 panneaux suspendus au dessus de la scène, changeant de place à chaque chanson, sur lesquels sont projetées alternativement des vidéos de la scène et des images rappelant les animations Itunes. Je me moque, mais c’était vraiment très joli.
Les voilà donc qui arrivent. Bercy, c’est (très très) grand, je les vois d’un peu loin, mais on reconnaît du premier coup d’œil la silhouette de Thom Yorke. Dans ma poitrine, mon petit cœur de fan joue du dubstep. Horreur ! Il arbore des cheveux mi-longs coiffés en une espèce de demi queue de cheval de très mauvais goût. C’est très moche, sache-le Thom, mais cela n’enlève rien à ton talent.
Le quintette oxfordien, rejoint pour l’occasion par le batteur de Portishead Clive Deamer, démarre en trombe avec une version électrique de Lotus Flower, suivie de There There, Myxomatosis et Bodysnatchers : si on l’avait oublié, ils nous rappellent qu’ils sont toujours de vrai rockeurs.
Ils enchaînent avec un The Gloaming aux percussions tribales et I might be wrong passée à l’accélérateur. Thom fait ses petites danses bizarres, Jonny Greenwood se cache derrière sa mèche dans une vraie communion avec sa guitare, Ed O’Brien est tout sérieux : Radiohead est là, je veux dire vraiment là. Le public est aux anges.
L’énergie laisse place à l’émotion lorsque Thom Yorke s’assoit au piano et entame la sublime Videotape, pour laquelle tout Bercy retient son souffle. Et ce n’est pas fini : You And Whose Army et Nude suffiront à emporter les 20 000 personnes du public dans un ailleurs dont seul Radiohead a le secret.
J’en profite pour m’éloigner un peu de la scène et l’observer, ce public. Tout le monde semble être venu en couple – le nombre de bisous au mètre carré a du battre des records ce soir-là. Les quelques personnes venues en solo ou entre amis semblent quant à elles avoir appris par cœur la discographie intégrale des cinq anglais. Je fais partie des deux tribus à la fois. Et sur tous les visages flotte un air diffus de bonheur profond – le mien ne fait probablement pas exception.
Un concert de Radiohead, c’est un peu le gourou qui rencontre ses disciples.

Retour sur terre avec le premier morceau extrait de « Kid A » : The National Anthem, suivi de Feral et Paranoid Android. 1h30 est déjà passée, Thom Yorke et sa bande repartent en coulisses sous un tonnerre d’applaudissements. Et reviennent aussi sec, bien sûr, pour le traditionnel rappel, qui commence avec un extrait sonore du match France-Japon qui se joue en simultané au Stade de France (erreur d’ingé-son ou clin d’œil amusé, on ne sait pas trop d’où ça sort).
Un peu d’ « Ok Computer » par ci (Exit Music (For a Film)), un peu d’« In Rainbows » par là (Weird Fishes/Arpeggi, Reckoner), une nouvelle chanson (Staircase), une version rock’n’roll de Morning Mr. Magpie au trio guitare-basse-batterie bien appuyé, et c’est l’heure de partir.
Personne n’avait vraiment envie d’entendre Creep
Mais non, c’était une blague ! Ils reviennent une nouvelle fois sur scène pour le délicat morceau Give Up The Ghost, un des seuls que j’aie vraiment appréciés sur « The King Of Limbs ». Et arrive enfin le final, celui dont j’avais rêvé – oui, exactement : Everything In Its Right Place, qui s’étire, s’étire... et finit par se transformer en un Idioteque hybride à la sauce 8-bit, une rythmique magistrale et assourdissante. Rideau.
Finalement, Radiohead a livré un spectacle de 2h15 à la mise en scène aussi élégante que spectaculaire. Un live très instrumental, malgré l’orientation plus électronique de leurs derniers albums – parfois dommage, car certains morceaux ont donné envie de bouger son booty comme sur un vrai dancefloor.
Une soirée qui fut l’occasion de revenir sur l’ensemble de leur carrière, en oubliant cependant la période pré-« OK Computer », ce qui n’est probablement pas plus mal (personne n’avait vraiment envie d’entendre Creep). Le groupe a témoigné d’une vraie présence scénique et d’un véritable plaisir à jouer ensemble, et même sorti quelques mots en français. Bref, en sortant de Bercy, tout le monde chantonne et tout le monde est content.
23h30 : J’ai donc eu 14 ans pendant quelques heures, mais mon mal de dos, de jambes et de pieds est là pour me rappeler que j’ai tout de même un peu vieilli depuis. Et si certains ont préféré ne pas venir, je suis bien contente d’avoir connu mon baptême du feu Radioheadesque. J'étais accompagnée d'un inconditionnel du gangsta rap qui n’a pas tout à fait compris le pourquoi du comment de mon air béat – c'est vrai qu'il faut faire partie de la grande secte des fans de Radiohead pour saisir.
Allez, je suis rodée maintenant, la prochaine fois promis, j'essaie d'être plus objective.



























