ON AIR
Vendredi 24 Mai 2013
Sans pile, on perd la face - Pierre Desproges
En + grand
Arts

Au nom d'Hopper

Pourquoi il faut aller voir son exposition.

Au nom d'Hopper

Cet article est une réponse à "Pourquoi il ne faut pas aller voir son exposition".

 

Il est 8h du matin, le jour de l’ouverture de l’exposition Hopper au Grand Palais. 

Une gravure de l'artiste, reproduite sur une carte postale carrée comme une lucarne, traîne sur le comptoir à côté de mon café matinal. Elle semble tout à fait à sa place dans un rade de réveil comme un autre. Hopper n'appelle pas la dévotion artistique, plutôt la familiarité d'une couverture de bouquin corné. 

Night on The El Train (1918). Dans cette lucarne se trouve un couple au fond d'un wagon de tramway vide. La femme est de dos, et l'expression sur le visage de l'homme en costume tenant son chapeau sur les genoux est indéchiffrable. Un rendez-vous galant plutôt clandestin? Une scène tirée d'un Hitchcock? S’enfuient-ils? Reviennent-ils? Est-ce une séparation ?

Au premier coup d’œil, une oeuvre d'Hopper appelle le récit, l’histoire, excite une imagination empruntée à d'autres, principalement aux cinéastes. On ne compte plus ceux qui se sont, des années 50 à aujourd'hui, inspirés délibérément des toiles du peintre américain; on imagine à peine combien l'on fait inconsciemment.

Telle est la culture américaine dans sa distance vis-à-vis du concept même d'auteur. Ici, elle absorbe, intégre, digére, transforme l’esthétique reconnaissable de Hopper en énergie pour alimenter l'art américain sans sentir la nécessité d'en rappeler la provenance (Comme la SF américaine continue toujours à le faire avec Philip K. Dick).

L'univers de Hopper appartient à tous et se soumet à toutes les visions, passant d'un Georges Stevens à un David Lynch. Rien d'étonnant que ce dernier classe Hopper dans ses artistes favoris tant on décèle dans la petite scène gravée qui toujours traine sur le comptoir, dans ce fragment d'une vie comme une autre, une incongruité, une "étrangeté" latente.

 

C’est que, sous cette apparence premièrement photographique et narrative, affleure un tout autre univers qui refuse le hors-champs. Ce n'est pas un fragment du monde connu qui est prélevé et offert par Hopper : rien ne se passe en dehors du cadre. Fait-il nuit hors du wagon, est-ce juste le noir et blanc et blanc de la gravure, ou peut-être le noir du vide? Pourquoi ce wagon est-il vide? Vide de gens, certes, mais aussi vide de détails qui feraient l’atout d’une peinture voulue comme photographique ou "naturaliste".

Peut être que ça n'a pas d'importance. "C’est vrai", répond le type sur la gravure, "on s'en fout, regarde-moi, je ne vais nulle part, je ne pense à rien, je pourrais me débarrasser de ces nippes d’époques, remplacer mon canotier par une casquette, c’est kif kif" (à cet instant-là il ajoutera un « t’as vu ».)

Et ainsi s’en est fait des saynètes aux effluves WASP, des allures documentaires au parfum puritain,  des illustrations qui reniflent le commercial et le consensuel d'une époque bien définie (Hopper fut longtemps illustrateur pour gagner sa vie)

 

 

Inscrit dans la banalité même, l'extraordinaire affleure et l’absolue normalité tend vers le fantastique. Sous la surface vit le vide volontaire à l'exact opposé des tendances narratives. Ces personnages clairsemés donnent à ressentir une absence de destin, d'avenir. Un automate soudainement débranché. Sur le pas d'une porte, dans une chambre d'hôtel, assis au comptoir, ils ne devaient faire que passer dans une pure logique narrative, ils se révèlent dans une inertie atemporelle.

Ils sont des mannequins éternels, abandonnés nus dans la vitrine d'une boutique qui a fait faillite. Laissés dans une position, dépouillés de leur utilité, ils s’offrent au regard, composant un tableau comme par accident. 

Et ainsi, sur une page blanche, le serpent se mord la queue.

Il y a une sorte de quintessence de l'ordinaire qui se veut opposée à toute esthétique, "artless" comme dirait Hopper lui-même. Et pourtant, très inspiré par Rembrandt, l’artiste se ment, contourne ses théories et nimbe ces solitudes fondamentales d'une lumière qui appelle le sentiment du sacré. Jouant sur des éclairages contrastés, il met en place une mythologie du pas grand chose, transfigure le banal en divin sans jamais l'élever.

Un réalisme transcendé qui fait écho aux origines de la peinture : la jeune fille retient avec elle la présence de son amant en traçant les contours de son corps avant son départ. Seulement chez Hopper, ce quelque chose a fichu le camp en traître, a fui sans prévenir, laissant « une paire de chaussettes sales et un tube de dentifrice où y a plus rien d'dans » comme disait Marilyn. L'humain est resté, désincarné, dépouillé de ce qui le définit jusqu'à parfois disparaître; après tout « Empty Room » clôture l’exposition.

Le contour se fait prison du vide mais c'est dans le vide que se déploient les richesses de la lumière, et c’est du vide que naissent les possibles d'une histoire à raconter.

Et ainsi, sur une page blanche, le serpent se mord la queue. 

 

 

 

 

 

Pour voir et appréhender Hopper autrement : 

L'expo Hopper au grand Palais, c'est aussi un jeu d'influences et d'influencés. Arrêtez-vous devant les toiles de Charles Burchfield particulièrement fascinantes. Savourez à nouveau 2, 3 Degas remarquables et découvrez l'installation photographique de Philip-Lorca di Corcia.

Pour ma part, les gravures de Hopper ainsi que les 2 petites toiles en gris et blanc « Young woman in a studio » (1901) et « Solitary Figure in the Theatre » (1902-1904), qui ouvrent l'exposition suffiraient seules à justifier la queue.

Une affection toute particulière me pousse vers une toute petite toile noyée dans la profusion des oeuvres parisiennes, « Stairway at 48 rue de Lille » (1906). 

A lire absolument, pour faire bosser vos projections, l'ouvrage compilé de nouvelles inspirées consciemment ou non par l'univers de Hopper : «  Relire Hopper : Paul Auster, Ann Beattie, Norman Mailer, Leonard Michaels, Walter Mosley, Grace Paley, James Salter. » aux éditions de la réunion des Musées Nationaux 

Ne pas sauter la préface d’Alain Cueff (j’vous ai vu), elle est édifiante.

 

 Pour le simple plaisir...

 

 

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires
Arts
"Mandrake a disparu" aux Lilas
Lundi 06 mai 2013
à L’Espace Khiasma des Lilas jusqu’au 18 mai 2013
Arts
Rétro, c'est trop !
Lundi 29 avril 2013
Deux arts successifs et opposés qui survivent envers et malgré tout
Société
The Next Big Thing
Dimanche 28 avril 2013
La combat est-il dans nos gènes ? Un homme l'a érigé en art, en spectacle, et en a fait le programme télé le plus rentable au monde. Entretiens & enquête à l'UFC sur ce qui pourrait vite devenir le premier sport au monde
Arts
Keith Haring, l'art pour illettrés
Lundi 22 avril 2013
Deux expositions à Paris sur un artiste-comète
Musique
Will.i.am et la Joconde
Jeudi 18 avril 2013
Le leader des Black Eyed Peas rend visite à Mona Lisa et lui dédie un morceau
Musique
C2C, outre-(Loire)Atlantique
Jeudi 11 avril 2013
Stars en Europe, les 4 DJ's se lancent à la conquête des Amériques. DJ Atom raconte son rêve américain
2
Arts
La ruinomania
Jeudi 11 avril 2013
Le nouveau dada des artistes? Les ruines du XXème siècle...Morceaux choisis.
Arts
Ai Weiwei se lance dans la musique
Jeudi 23 mai 2013
Un morceau de l’artiste chinois éclipse un autre de ses projets, bien plus intéressant
1
Cinéma
Sugar Man en DVD
Jeudi 23 mai 2013
L'histoire extraordinaire de Sixto Rodriguez, un film à succès, un Oscar, maintenant un DVD
Cinéma
L'INA dévoile ses perles
Mercredi 22 mai 2013
Un 6ème volume aux confins du réel pour les indispensables "Inédits Fantastiques de l'INA".
2
#_!!@?\
Poudlard ou du Cochon
Mercredi 22 mai 2013
Harry Potter ? Un conspiration homosexuelle. Les Théories du Complot de Radio Nova #2
Musique
Hippocampe Fou ou le charme du rétro
Mercredi 22 mai 2013
Le MC subaquatique prépare une entrée toute en éclaboussures dans le rap-game, annoncée avec ce superbe clip
Musique
Tournez jeunesse !
Mercredi 22 mai 2013
Les lauréats du Concours Jeunes Talents Esprits Musique sont sur les routes de France pour une série de concerts gratuits !
Musique
Odezenne: Les Fleurs du Mal contemporaines (1)
Mardi 21 mai 2013
Rencontre avec le quatuor ovniesque du hip hop français
Arts
Ai Weiwei se lance dans la musique
Jeudi 23 mai 2013
Un morceau de l’artiste chinois éclipse un autre de ses projets, bien plus intéressant
Arts
Spring Week #1 @ Bordeaux
Mercredi 22 mai 2013
le rendez-vous printannier de la création textile
Arts
Kim Deitch, artiste inconnu
Mardi 21 mai 2013
Le secret le mieux gardé de l’underground US
Arts
« L’Afrique dans tous les sens » @ Paris
Mardi 21 mai 2013
du 17 mai au 2 juin dans divers coins de la capitale (Comedy Club, Bellevilloise, Petit bain...), mais aussi à Aulnay-sous-Bois, au Blanc-Mesnil, et à Montreuil
Arts
« l’Entreciel » @ Saint-Denis
Lundi 20 mai 2013
Au TGP de Saint-Denis dans le cadre du Festival "Villes"
Arts
« Dénommé Gospodin » de Philipp Löhle @ Paris
Lundi 20 mai 2013
Du 15 Mai au 15 Juin 2013 au Théâtre de la Colline (20ème)
Arts
News Kids on the block !
Jeudi 16 mai 2013
Les nouveaux graffitis envahissent la rue : peintures vivantes, gif-iti... Petit passage en revue de ces nouveaux artistes.