Mitterrand par Bizot
Quand le fondateur de Radio Nova rencontre François Mitterrand.
Jean François Bizot, fondateur de Radio Nova, a fait un sacré paquet de choses.Parmi ces dernières, cette interview de François Mitterrand. Quelques années avant un autre François.
Jean-François Bizot: - Vous avez eu deux expériences à l'Elysée, avant et après la cohabitation, ce qui est unique. Maintenant que vous avez davantage le temps de réfléchir...
LE PRESIDENT.- Rassurez-vous, j'ai toujours pris le temps de réfléchir, ce qui est bien la moindre des choses, et de réfléchir en particulier à l'équilibre des pouvoirs. De 1981 à mars 1986, j'ai voulu rendre des responsabilités au gouvernement de la République, responsabilités réduites depuis 1958 au bénéfice du PrésidentHier, j'avais à restituer au gouvernement sa fonction. Aujourd'hui, j'ai à préserver les compétences du Président de la République.
Beaucoup de gens se demandent s'il y a encore une frontière droite - gauche ces temps-ci.
Gauche et droite ne sont pas des mots voués à l'éternité mais ils disent bien ce qu'ils veulent dire. Il y aura toujours aussi d'autres hommes et d'autres femmes que leurs goûts, que leur réflexion, que leur condition porteront au changement, qui croiront au mouvement, au progrès, qui auront la conviction, serait-ce illusoire, que le temps avance.
Vous-même, vous pensez que le temps avance ?
L'image classique du fleuve qui va vers la mer correspond assez bien à l'idée que j'ai de l'histoire. Peu m'importe qu'elle soit usée. Certes, les besoins fondamentaux de l'homme, corps et esprit, restent semblables à eux-mêmes. Mais l'expression de ces besoins, le désir, le style, le langage, l'ordre des priorités évoluent avec les époques, de même que les rapports de force politiques et sociaux. Il y aura toujours un parti de l'ordre établi et un parti du mouvement.
Cela me rappelle une phrase que vous m'aviez dite il y a plus de dix ans au sujet de Mao Tsé Toung : "Mao avait probablement raison quand il pensait qu'il fallait changer son parti politique tous les dix ans". Peut-on le faire ?
La question se pose en effet à tout organisme, à toute institution : vaincre ses pesanteurs. C'est difficile. Cela fait mal. On en voit se transformer, s'adapter au changement, une fois, deux fois, rarement trois fois, et c'est à ce moment-là que l'histoire les rejette |
Vous avez l'impression que vous avez réussi vous-même cette évolution plusieurs fois ?
Je m'y efforce en tout cas. Je suis, comme les autres, guetté par la sclérose, dans mes modes de penser, de sentir et d'agir. Je le sais et j'y veille. A vous de juger si j'y réussis. La sclérose commence tôt.
Vous continuez à vous promener ?
Oui, tous les jours. Je marche dans les rues de Paris. C'est une discipline physique et mentale. Et de voir l'animation, les passants, les devantures, de respirer l'air de Paris, cela représente pour moi un attrait incessant. Qu'il se crée une distance à l'égard du Président, j'en conviens. Cela tient à l'idée que les gens se font de l'institution. Il y a dans leur attitude un côté révérentiel qui remonte à des millénaires, à l'égard du pouvoir. Mais cette révérence est toujours discrète, jamais basse. Et puis la quantité de travail à fournir, les obligations font que je ne peux pas rencontrer aussi facilement qu'avant mes amis. Dans toute vie, avec les êtres qu'on aime, l'absence finit par nuire. Il faut y prendre garde. Enfin, je n'ai pas à me plaindre. En plus de mes promenades quotidiennes, je vais parfois au cinéma, au théâtre, au restaurant, je reçois, j'écoute, je lis. Non, je ne me sens pas enfermé.
Passons aux bonnes intentions. Rappelons-nous l'histoire Kadhafi. Quand vous avez été le voir en Crète, vous ne pouvez pas dire que cela n'a pas provoqué de commentaires très divers...
Nous avons pris rendez-vous, le Colonel Kadhafi et moi, parce que la France et la Libye avaient décidé de retirer leurs armées du Tchad, donc pour parler de la paix. Or, très peu de jours avant la date de la rencontre, j'ai su que cet accord n'était pas respecté par les Libyens. Du coup, j'ai changé de discours et dit à mon interlocuteur qu'il prenait le risque de la guerre, que la France resterait aux côtés du Tchad, qu'il ferait bien d'y réfléchir.
Ce genre de situation entraîne quand même des commentaires assez déplaisants.
Cela m'est égal, tout à fait égal, quand j'ai la conviction qu'il faut agir ainsi. En l'occurence, mon objectif était l'indépendance et l'unité retrouvées du Tchad en évitant que la France ne fût mêlée plus que de raison à la guerre. N'est-ce pas ce qui est arrivé ?
On a toujours dit que la droite est plus à l'aise au pouvoir que la gauche parce qu'elle contrôle mieux les circuits financiers grâce à toutes les affinités qu'elle y entretient.
Ces affinités sont réelles. Quant à savoir si la droite, comme vous dites, tire un meilleur usage du pouvoir que la gauche... je n'ai pas l'impression que la démonstration soit faite.
Depuis que la droite est revenue aux affaires, vous avez l'impression que l'attitude des hommes d'argent, les banquiers et les patrons à votre égard est plus ouverte qu'avant ?
Peut-être un peu plus de compréhension. On en a fini avec les slogans du genre : une victoire de la gauche signifie l'arrivée des chars soviétiques sur la place de la Concorde, les églises brûlées, les châteaux mis à sac et les banques pillées. Pendant cinq ans, les Français ont vécu avec des gouvernements socialistes qui ont agi honnêtement à leur égard. Les plus riches d'entre eux se sont plaints d'avoir été imposés sur la fortune et d'avoir dû supporter une fiscalité plus lourde. Sans doute aurait-on pu moduler davantage pour les cadres. Pour les autres ce n'était que justice.
Une des tendances importantes des années 1980, c'est la baisse électorale du PC. Je me souviens d'une discussion où vous m'aviez dit qu'il pouvait remonter à 15 %, ce qui ne paraît pas évident.
Je pense que les communistes ont, en France, un potentiel correspondant à ce pourcentage. Mais le parti communiste a égaré des clefs que d'autres ont ramassées.
Quelles sont aujourd'hui les valeurs fondamentales de la gauche ? La justice ?
La justice sans aucun doute et ces valeurs anciennes et toujours neuves qui se nomment liberté, égalité, fraternité.
Liberté, Egalité, Fraternité, cela n'appartient pas forcément qu'à la gauche.
Vous avez raison. Nul, dans ce domaine, ne peut se parer d'un titre de propriété. Mais la pratique est exigeante. C'est notre vie, ce sont nos actes, à chacun d'entre nous qui font preuve. La liberté, l'égalité, la fraternité, la justice n'obéissent pas qu'à de bons sentiments. Elles naissent de sociétés conçues, organisées à cette fin, d'institutions économiques et politiques où la domination, l'exploitation de l'homme par l'homme, sous leurs aspects les plus subtils, doivent céder le pas au nouvel ordre social.
Je reviens à mes mots qui ont changé de contenu. Une des questions qui mérite d'être posée concerne le mot programme. On a l'impression que ce mot a disparu. Programme...
Je n'ai pas à prendre position là-dessus. Je dirai seulement que l'opinion doit être appelée à choisir les thèmes et les options majeurs dont dépendra la suite des choses.



























