Backstage d'été
État des lieux de la servitude volontaire en entreprise.
L'été, Paris se vide progressivement de tous les travailleurs, employeurs et employés, partis se dorer la pilule sur des bords de mer ensoleillés. Loin, bien loin du sable de chantier qui recouvre jusqu'au 19 août la plage des quais de la Capitale.
En tant que stagiaire, on en profite pour projeter notre rébellion sur Novaplanet
Ainsi, dans le métro à 8h du mat, vous aurez plus de chance de tomber sur des moins-de-25-ans la tête dans les chaussettes que sur des cadres en costard-cravate. Et pourtant, une partie de ces jeunots bossent bel et bien comme esclaves modernes dociles répondant à l'attribut juridique de "stagiaires".
Ici aussi, chez NOVA, les bureaux de la rédaction sont submergés par les vagues successives de départ en vacances. Du coup, en tant que stagiaire, on en profite pour projeter notre rébellion sur Novaplanet. Car c'est bien connu : quand le bo$$ ne bosse pas, les stagiaires entament la danse de la révolte. It's open stage !
Pour commencer, quel est le foutu - mais non moins très futé - inventeur de cette contrefaçon salariale que l'on nomme sobrement "stage" ? Wikipédia, BPI, BNF, INA, Archives Nationales, on a cherché partout. Ce mec est introuvable. Tant mieux pour lui.
Ce qui est sûr, c'est que sa forme actuelle n'a qu'une petite vingtaine d'années. Elle a donc grandi en même temps que la génération de jeunes qui la demandent actuellement, nous les Y. A croire que la société s'est gentiment habituée à la présence de ce spectre non homologué qu'est le stage et dont l'origine est hantée par un grand flou artistique…
Déjà, l'origine étymologique du mot porte à sourire : "stage" vient du latin stagium qui signifie "résidence, demeure". Or un stage professionnel présente tout sauf une activité fixe et durable. Quand on signe sa convention, on ne se sédentarise pas dans l'entreprise ; et tout séjour prolongé dans la boîte, au-delà des dates initialement arrêtées, prendra facilement des allures de squat.
Stagium facere : « Habiter le lieu auquel est rattaché un bénéfice », en attendant on a pas le droit de dormir chez Nova.

Sois stage et tais-toi
En attendant, le stagiaire ne parle pas la même langue que le salarié : "bénéfices de la convention collective", "cotisation sociales -retraite", "Assedics", "congés", "exigence d'une rémunération" et "droits syndicaux" se trouvent exclus de son vocabulaire.
Ainsi, plusieurs abus méritent d'être réprimés bien que la situation demeure difficile à faire évoluer, comme en témoigne une stagiaire dans Sois stage et tais-toi : "Le dilemme, proche de la schizophrénie, c'est que comme vous tous, je crache sur ce système des stages mais qu'en même temps, j'en recherche désespérément un parce que c'est le seul moyen, semble-t-il, d'avancer un peu dans son projet professionnel : il y a vraiment du boulot, les mecs !" (p. 176).
Marx - vieux juif moustachu que l'histoire idéologique a cru bon de retenir - fut, en 1848, le premier à théoriser "l'exploitation de l'homme par l'homme" dans son Manifeste du Parti communiste, publié quelques mois avant l'abolition définitive de l'esclavage. Les lois sur le travail votées dans le deuxième XIXème siècle pensaient globalement avoir eu raison de cette domination économique et morale.
Or, au XXIème siècle, la servitude existe toujours et elle est même volontaire - donc consentie - à travers la ronde des stagiaires jetables. Par exemple, certaines boîtes de pub ne comptent presque que des "Directeurs de" et des stagiaires. Là-bas, le tutoiement est de rigueur, des soirées mensuelles ont lieu pour consolider les liens et la vitrine souhaite se donner des airs de grande famille. En résumé, une fois le jargon maîtrisé par les novices, on obtient la parfaite family picture, les grands derrière, les petits devant.




















