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Musique

Odezenne: Les Fleurs du Mal contemporaines (1)

Rencontre avec le quatuor ovniesque du hip hop français

Odezenne: Les Fleurs du Mal contemporaines (1)

Odezenne c'est le groupe qui te retourne la tête, avec amour. Pas besoin de théoriser; le son est dérangeant, la poésie grinçante.

De passage à Paris pour un concert à la Flèche d'Or avant de mettre le feu aux Nuits Zébrées, le quatuor -composé d'Al et Jaco (rappeurs), Mattia (compositeur-interprète) et Pierre (Dj scratcheur)- nous parle avec intimité. Fabuliste, provocateur, blagueur, sensible, spleenique, paradoxal, Odezenne nous dévoile -dans cette première partie- les contrastes qui composent son univers intimiste.  La composition est complexe, les rappeurs esquissent une présentation croisée, le prochain album est en route pour Prague. Mais ça, c'est pour la 2nde partie de notre rencontre... 

Le journaliste s’efface, le texte suffit à lui-même et ses auteurs le ressuscitent. Une rencontre humaine, sans codes, où la sincérité découle de chaque parole; fragile et sereine. 

 

« Le monde est un grand zoo, voilà son vrai décor, je préfère les animals car pour vous il y a faute d’accord ! », Fable 

Jaco : C’est bien de faire un exercice de style classique, type la Fable, et de faire une faute d’orthographe en plein milieu.

Al : Mais c’est pas une faute d’orthographe ! C’est surtout une faute d’accord, c’est le putain de génie de cette phase.

Jaco : Mais je fais plein de fautes moi tu sais !

Al : Là c’est fait exprès, donc ça prend plus de sens.

Jaco : Au fond, ce qui est peut-être important, c’est que j’ai un côté fabuliste. Quand j’étais petit, j’étais un mytho. Je le suis toujours. Mais j’en ai fait un avantage, j’écris mes mythos. Faut pas trop que je dise ça sinon je me fais griller…

Quand j’étais petit, j’étais un mytho. Je le suis toujours. Mais j’en ai fait un avantage, j’écris mes mythos.

Al : (rires) Sa mère nous le rappelait il n’y a pas longtemps ! Au contraire, moi je raconte pas trop d’histoires d’autres gens, des inventions imaginaires. Jusqu'à présent, j’ai fait plutôt des textes en relation avec ma vie, ou que j’avais l’impression de vivre peut-être. Ou peut-être que je me mens à moi-même et que c’est là aussi des mensonges…

Jaco : C’est vrai qu’on a une approche particulière. On parle de nous, vraiment, sérieusement, mais cachés derrière quelque chose. Faut pas que ça soit trop frontal non plus, on n’est pas là pour « gnangnangnan », pour dire « mal au cœur » avec une voix de bébé. 

« Miss night-express file au milieu des buildings, se casse dans son Austin sur un air de Sting. », Chewing-Gum 

Al : Au début c’est un morceau qu’on voulait appeler l’Américaine, où le délire c’est de finir chacune des phases avec un mot anglais. Là c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour résumer l’histoire de cette nana allumeuse qui rentre toute seule comme une connasse alors qu’elle t’a chauffé toute la nuit.

Le côté Cendrillon, après minuit tout se transforme. Et puis certainement qu’elle a pris un peu de coke, d’où le « Midnight Express » !

Jaco : Sur cet album il y a plein d’exercices de style. C’est quelque chose que j’affectionne beaucoup, j’en écris très souvent. On se met des contraintes productives. C’est comme en cuisine, si tu fais un plat qui s’arrête au premier goût, c’est pas de la gastronomie. Si tu veux être dans la gastronomie il faut un premier étage, puis un second et un troisième étage de goût. C’est compliqué.

Al : Moi j’ai pas forcément cette approche. J’aime bien les trucs un peu bruts. La cuisine de ma mère quoi. Mais bon c’est pour ça que le groupe est ce qu’il est, on n’a pas tous la même réponse.

Mattia : On veille au grain des envies de chacun. 

“Dans mon crew on se donne, dans mon crew on se plaint, dans mon crew on crée sans sucre sur les mains. Passion pour les contraires s’attirent, assembler des ronds dans des triangles au pire, complexe assemblage, géométrie variable.”, Gomez 

Al : Il y a un esprit crew chez nous, un collectif qui existe de fait mais qui n’a pas vraiment de nom. Autour de nous, petit à petit, est venu s’ajouter ce que nous on considère comme des talents, des gars qui nous proposaient de faire de l’image, du clip. Faut que ça colle avant tout, c’est notre premier critère avant même la qualité. Au résultat ça donne un esprit un peu famille : tous les réalisateurs on les a invités à la maison cet été, ils nous invitent à leur mariage… C’est une façon de faire comme une autre.

Jaco : On a besoin de se connaître, tu vois. Nous-mêmes on a eu besoin de se connaître pour avoir un minimum de cohérence. Et y’a un mec qui s’appelle Unde Lee, le réalisateur australo-coréen du film Maux-Doux, il est venu vivre 6 mois à la maison. Il est venu juste pour ça.

Al : C’est compliqué de créer quelque chose ensemble, même si on s’est rencontré dans la vie et pas dans la musique. On passait du bon temps ensemble et on s’est dit : « Faisons quelque chose ensemble ! ». Ca aurait pu donner un restaurant mais on a décidé de faire de la musique parce que Mattia était doué pour ça et que nous on avait envie d’écrire. C’était plus simple que de faire autre chose même si Jacques cuisine très bien et que moi je pense pouvoir manager un resto !! (rires)

Mattia : Ce qui est en cours, c’est d’essayer d’assembler des contrastes, « un complexe assemblage de géométries variables ». On a essayé de le faire sur notre premier album Sans Chantilly, c’était pas vraiment ça, on se cherchait. Et sur le deuxième on a encore plus mis chacun du sien pour former un tout. On s’approche petit à petit. Donc on dit « dans mon crew on se donne», c’est ça.

Al : On se laisse une grande marge de progression. Ca veut pas dire que le futur sera mieux ; d’ailleurs peut-être que nos meilleures chansons sont derrière nous… On dit pas qu’on est à 50%  de nos capacités et qu’on va tout déchirer en mode super héros! (rires) Plus sérieusement, c’est juste que nous, dans cette tentative là de mélanger ces mondes, on est en cours.

Mattia : Effectivement, le but en soi c’est d’arriver à donner l’impression que c’est une seule et même personne qui est derrière le morceau. Mais bon, on a déjà quelques bribes de ça sur OVNI. Parfois, j’ai l’impression que c’est vraiment moi qui ai écrit les paroles.

Al : Moi aussi j’ai l’impression d’avoir composé la musique.

Mattia : C’est pas facile, mais on cherche à unir nos voix.

Al : « Passion pour les contraires s’attirent » montre bien qu’il y a des contrastes. Cette citation renvoie au fait que poser sur la musique de Mattia, à la base, c’était une vraie difficulté. Il n’a aucune culture hiphop donc, malgré ses efforts pour aller vers nos influences, il nous a proposé des choses singulières. C’était vraiment difficile au début. Maintenant ça l’est moins. Mais au moment d’écrire OVNI il y avait une vraie tension, fallait que ça colle, et c’est encore compliqué. On est un groupe, avec la vocation de tout faire ensemble, mais on ne peut qu’accepter que la musique ce soit Mattia ; le texte c’est nous. Même si on a des droits de regard, chacun gère sa paroisse.

C’est difficile d’exister avec unité, à chaque morceau le groupe doit ressusciter.

Jaco : Et pour faire ça, tu te rends compte rapidement qu’il n’y a pas de recette établie. De toutes les façons, même pour faire une bonne omelette c’est dur, il faut te casser les couilles.

Mattia : En plus, ils écrivent des textes vachement perso et intimistes alors que moi j’ai quand-même une prédominance à aimer que ça envoie beaucoup. Même quand c’est calme faut que ça soit très… très, voilà quoi. Donc il y a ce choc entre l’aspect pudique et l’aspect dévoilement. Moi, derrière, j’envoie, j’ouvre les vannes.

Al : C’est vrai que c’est un gros contraste, un vrai paradoxe entre nos deux types d’influence. Dans les groupes qu’on admire, moi je préfère les sons contenus. Donc c’est pas une guerre finie ça ! (rires)

Pierre : De mon côté, en tant que DJ, j’ai une place particulière. Ca c’est pas fait du jour au lendemain. Au fur et à mesure de jouer ensemble j’ai trouvé ma place. C’est vrai qu’en live il y a plus de place pour le scratch que sur l’album.  Déjà, il y en avait plus sur Sans Chantilly que sur OVNI où ils sont différents, plus incorporés au reste. C’est un scratch à la Portishead. C’est avec Mattia qu’on prépare mon rôle aux répétitions des lives. J’improvise peu, chaque morceau a son timbre de scratch. Je sais à l’avance ce que je vais faire. Pour que j’improvise il faut que le morceau me laisse la place.

Al : Même si dans la composition il intervient moins, cette période ne dure que quelques mois. Donc pour le reste du temps, le plus important, c’est à dire la vie de groupe, sans Pierre on se sentirait mal.

Jaco : Il emmène une espèce d’humour et de joie de vivre dans des moments tendus.

Pierre : C’est vrai que j’ai moins la pression. J’ai une distance qui aide même si j’ai mon genre de pression perso avant de monter sur scène.

Al : Je pense que dans le groupe, chacun a la place qu’il veut, la place qu’il se donne.

Pierre : Et puis maintenant, après plusieurs concerts, on se trouve mieux. Depuis qu’on est revenu à 4, je fais des morceaux au clavier et aux machines. Mattia, il est arrivé en disant : « Tu prends le Korg et tu fais ça, attention ! ».

Mattia : Même dans la phase de compo, comme je pense aux rappeurs, je pense forcément à Pierre. Je sens qu’il va être motivé parce qu’il va pouvoir faire une belle ligne de scratch. Je lui fais de la place inconsciemment pour que le groupe reste dans cette homogénéité. 

 « Saxophone, phonographe, graff de fou, foule de gens. Molécule autonome déambule, bulle de 16. » Saxophone

« Création cynique sous spleen, observateur d’un monde trop clean, y’a trop d’erreurs sur cette droite ligne. » La Pomme 

Al : Tu touches juste parce qu’au départ, dans nos propositions de titre d’album il y avait « spleen » et on essayait de définir notre musique avec « iconoclaste ». Pendant ma période d’écriture j’étais vraiment dans un moment de spleen. C’était le minimum pour moi de l’évoquer sur deux morceaux. A côté de cela, comme tu dis, on a un côté iconoclaste. On prend un malin plaisir à torturer les images. Et même par rapport à nous même, on est très sévère sur ce que l’on fait. On aime bien construire en détruisant ou l’inverse. Ne pas s’interdire aucune remise en question. 

« Pff !!! Se ranger, à s’en ronger les ongles, chez moi se ranger revient à crever sa tombe. », Maux-Doux

Al : À mon goût, je suis un peu trop sans filet . Effectivement, je ne réalise pas assez pendant l’écriture que c’est extrêmement personnel. J’ai pas tellement d’imagination, donc j’arrive pas vraiment à me projeter dans le futur en me disant qu’il y a plein de gens qui vont m’écouter. Donc c’est vrai que quand je joue en live, que je vois l’énergie que ça demande pour dire des choses si pesantes, je me dis qu’il faut que je fasse attention. C’est dangereux parfois. Ou sinon, tu fais semblant d’être sincère. Parce que dans ces moments-là, tu réveilles en toi des moments que t’as pas forcement envie de voir. Tu remues la merde. Mais en même temps ça m’a fait beaucoup de bien. Avec Odezenne on voyage beaucoup, on a rencontré des gens donc personnellement j’ai évolué dans mes névroses. Malgré ça, c’est pas tout le temps évident d’avoir ce degré d’investissement. Il y a des soirs où c’est plus simple que d’autres. Devant toi t’as des vrais fans, qui ont une écoute attentive, qui sont dans une euphorie dansante. Un moment donné t’arrives avec Maux-Doux alors qu’ils sont encore dans un autre titre joyeux. C’est difficile à expliquer. Parfois, j’ai l’impression de me donner en spectacle, je sais pas, ça me rend mal à l’aise.

Jaco : Tu donnes en spectacle des choses, je sais pas si elles sont importantes mais pour moi elles le sont. C’est hyper perso. Quand ils applaudissent parfois on a envie de pleurer.

Al : C’est ça : en même temps pour toi c’est hyper important et en même temps c’est futile, c’est juste un son. Il y a un décalage. Tu te sens le bouffon du roi, parfois.

Toi t’es en train de jouer ta vie alors que l’autre il se marre et saute.

Jaco : Des fois t’arrives dans une salle où les gens ont vécu une situation similaire à la tienne. Là t’as un fil qui se crée immédiatement. Là tu te dis : « Je suis pas tout seul, je suis pas fou. »

Al : Ca n’engage que moi ce que je vais dire mais c’est qu’une histoire de malentendu un groupe de musique. Moi, j’ai énormément aimé The Doors, Hendrix. Je les ai interprétés avec ce que je voulais mettre dans moi. Quand tu donnes une œuvre au public elle ne t’appartient plus. Mais tout le monde fait comme s’il n’y avait pas ce malentendu. (rires)

« Le rap n’est pas mort j’en suis convaincu, je l’ai vu se balader avec un vocodeur dans le cul. » « L’industrie du disque, ça reste l’industrie. », Gomez 

Jaco : Ca c’est un clin d’oeil à Léo Ferré qui dit « Les sociétés littéraires, ça reste la Société » (dans la préface de Poètes…Vos papiers ! –NDLR)

Et « vocodeur dans le cul » c’est juste une blague à deux balles.

Al : C’est aussi une référence à Cher, Believe (rires)

Al : En fait, c’est une soupape qui a lâché et qui est sortie sur ce morceau. Parce qu’à force d’entendre des refus –c’est pour ça qu’on s’est appelé OVNI- à cause du manque de refrain, d’un flow « décalé », on se pose des questions sur ceux qui nous ferment les portes. On s’est rendu compte que non, on ne voulait pas rentrer dans leurs cases. Le danger ici c’est de croire qu’on est un groupe engagé contre l’industrie du disque. On n’a même pas de position par rapport à elle. Pour nous c’est pas important. On en a parlé sur ce morceau parce que c’était rigolo. On a même pas envie d’en parler plus que ça parce que ça nous caractérise pas. On joue pas au jeu. C’est un simple thème comme un autre, rien de plus.

Rendez-vous très bientôt sur Novaplanet pour la 2nde partie! 

Photos de Margaux Salgado

Odezenne, blogspot

 

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