Slacktivisme

Marie Missou - vendredi 26 novembre 2010

Aujourd'hui, l'activisme social, politique et même festif commence souvent sur la toile, lieu ou justement non-lieu idéal pour créer une communauté d'intérêts. Aujourd'hui toi, moi, ton chat peut supporter n'importe quelle cause en cliquant sur une souris, en faisant tourner une pétition, ou en détournant à ta sauce n'importe quelle image dans la tradition lol du web …
 
Depuis les années 90, on appelle cette forme d'activisme le slacktivisme, fusion heureuse entre les mots slacker : paresseux, fainéant et activisme, bon … Il s'agirait donc d'un engagement léger, mou du genou comme du click exigeant peu d'implication, pouvant toucher certes beaucoup d'internautes mais en surface. Ce sont les principaux reproches que lui fait Malcolm Gladwell dans le New Yorker.
 
Olivier Blondeau, sociologue français, spécialiste du web activism et consultant pour l'agence LIMITE, nous explique qu'il ne voit pas la différence entre aller distribuer des tracts à 6 heures du matin et cliquer j'aime sur facebook au niveau de la diffusion ; "à part le froid".
 
En effet d'après lui, le slacktivism n'est d'une part pas moins efficace que l'activisme dans la vie réelle et d'autre part ne s'y substitue pas. Par ailleurs, et contrairement à ce que dit  Malcolm Galdwell, il peut déclencher de réels bouleversements. L'année dernière, une marée noire de pétrole BP s'est échouée dans l'océan et sur les plages du golfe du Mexique ; dans un flot qui a semblé pendant un temps innarrêtable, elle a emmazouté moultes faunes et flores, tout en menant une campagne de communication de crise assez lamentable.
Il n'en fallait pas plus pour exciter les slacktivistes americains. En quelques jours, on a vu fleurir sur le web des applications inédites. Paul Rademacher, ingénieur de Google Maps, a lancé un outil qui permettait de visualiser la nappe noire sur la surface du globe. Comme un calque, il est possible de positionner cette pollution en sur-impression de n'importe quelle ville ou état.
 
Alors que le nombre de recherches sur BP augmente, jess3, une petite compagnie spécialisée dans la visualisation de données, propose un plug-in Firefox qui remplace chaque mention "BP" par des tâches noires.

Enfin, la palme du BP webactiviste revient à un collectif de militants mené par Josh Simpsons qui a créé un faux fil twitter de communication de crise appelé BPGlobalPR qui, après avoir cultivé quelques jours l'ambiguité sur la filiation a diffusé des messages hilarants tous les jours pour fustiger la gestion de crise de BP.
On a pu y lire : « Si nous sommes capable de mettre le feu à l’océan, est ce que ça ne fait pas de nous les David Copperfield du pétrole? » ; « malheureusement nous ne sommes plus en mesure de certifier que notre pétrole est sans dauphin » ou encore « des centaines de personnes sont tuées par des animaux marins chaque année, nous à BP, nous nous consacrons a faire baisser ce nombre. Ne nous remerciez pas »
 
Cette marée d’humour noir avait au plus fort de sa popularité plus de 300 000 followers. Or, comme Olivier Blondeau le répète, les entreprises, surtout en situation de crise, sont au courant du moindre mot dit sur eux sur Internet et ils en ont une peur bleue.
L’effet est donc radical et immédiat. En l’occurrence, BP a crée son propre fil twitter et a surtout acheté des mots clés sur Google pour rediriger les internautes sur sa propre communication.
 
L'intérêt de ces actions, c'est que si les entreprises peuvent attaquer en justice les acteurs de ce genre de mouvement, ils ne le font pas : "la question pour les entreprises est de savoir ce qu'ils y gagnent, en l'occurrence BP, ce qu'ils y gagnent c'est que deux secondes après la fermeture des sites, quelque chose de deux fois plus puissant va se créer puisque des gens hurleront à la censure". Josh Simpsons qui n'a pas peur de se comparer à Bansky affirme que contrairement à lui, donner son nom aux médias n'est pas dangereux, il ne risque rien.
La réticence que l'on peut en revanche avoir, c'est celle de se demander si cette forme d'activisme, accordant une grande part à la culture Lol, au détournement (comme dans cette vidéo greenpeace) , au certes cynique mais aussi rigolo, n'est pas parfois un peu superficiel, délaissant les questions de fond pour créer le buzz, traquant plus les failles dans la communication que les véritables questions de société.
Olivier Blondeau répond que ces formes de slacktivisme doivent être considérées comme des accroches; ce sont après tout des campagnes de communication, ou du moins, elle doivent être utilisées ultérieurement comme telles par les organisations.
Elles sont le premier pas vers un engagement qui peut se révéler plus fort et en aucun cas elle ne l'empêche.
 
Tout le monde n'ayant pas vocation à arrêter les trains ou à kidnapper Laurence Parisot, être un slacktiviste, c'est déjà glisser de gros cailloux dans les chaussures de ceux qui vous embêtent … vous ne vous enrôlez certes pas dans la Bande à Baader, mais vous y mettez l'orteil. Pour avoir plus d'informations sur les campagnes de slaktivisme lancée par les ONG, n'hésitez pas à aller lire l'article de Olivier Blondeau. Merci à Nicolas Danet (LIMITE) pour ses eclaircissements, sa grande intelligence, et ses chaussettes que je porte aux pieds.

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Un bon article sur ce sujet dans GQ qui fait un peu un tour d'horizon des pratiques d'aujourd'hui :
http://www.gqmagazine.fr/pop-culture/gq-enquete/articles/slacktivism-la-revolution-assise/13359

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