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La nouvelle star du hip-hop anglais était de passage à Paris. Après des années de tergiversations et quelques mois en prison, son album est enfin sorti et cartonne en Angleterre, avant d'attaquer les bacs hexagonaux. Interview d'un galérien.

A 30 ans, Skinnyman a l'air jeune mais est un old-timer du hip-hop anglais. Il fait ses premières passes d'armes dans les Council Estates (les HLM anglaises) aux côtés du London Posse avant d'obtenir le titre officieux de meilleur freestyler de la capitale. Repéré et signé par Gilles Peterson, les perspectives de sortie de son premier album s'effondrent en même temps que les finances du label Talking Loud, qui met la clé sous la porte en 2001. Trois ans après, Skinnyman sort enfin Council Estates of Mind sur le label Low Life et explose les charts de l'autre côté du Chunnel.
Comment es-tu venu au hip-hop?
L'amour de la musique me vient directement du berceau. Pour m'empêcher de pleurer, ma mère mettait de la musique. Ce qui marchait le mieux, c'était le reggae et Gil Scott Heron. J'ai grandi avec le ska, le reggae et j'ai évolué avec tout le hip-hop anglais, ce qui n'a jamais été facile. Au début, je faisais des sessions en même temps que Derek B. et le London Posse. Dans les vingt dernières années, il y a eu beaucoup de groupes, mais aucun n'a atteint le mainstream. Ils faisaient un an ou deux, puis ils abandonnaient. Moi je fais ça depuis 23 ans et je n'ai jamais arrêté.
Tu étais aussi le roi du freestyle.
En 1987-88, la house et les musiques électroniques sont devenues si populaires que tous les autres genres ont fini dans les cartons. Tous ceux qui aimaient le hip-hop devaient attendre que la jungle s'essoufle. En 1992, des sessions open-mic se sont ouvertes à Londres. Le public choisissait des thèmes qu'il fallait citer pendant le freestyle. Avec mes potes, j'étais toujours à improviser des raps sur n'importe quoi et ça les saoûlait. Là, il y avait un endroit où ils voulaient que je fasse ca. C'était parfait. Les battles, le clash, je trouve ça magnifique. Certaines personnes n'acceptent pas d'être offensées si profondément. Mais ce ne sont que des paroles, qui hors contexte ne signifient plus rien. A la fin on se serre la main. C'est un exercice qui permet de développer ses qualités mentales et son acuité verbale. J'étais invaincu pendant des années jusqu'à ce que je me retire gracieusement. Ma technique, c'était d'emprunter des phrasés au ragga et de les appliquer au hip-hop.
Roots Manuva fait la même chose avec les techniques de mix. Les rappeurs anglais semblent tous tentés par le cross-over avec le reggae-dancehall.
Le public aussi! L'influence du reggae est très forte depuis les 50's. Et le succès de Sean Paul a ranimé la flamme. Ce que j ai observé, c'est que des choses inacceptables il y a quelques années passent maintenant très bien. Si on avait dit il y a cinq ans que le crunk et Little Jon auraient autant de succès... Maintenant ils veulent que Britney Spears chante sur Little Jon! Le public est devenu plus en phase avec le son de l'underground. quand même bien plus roots. Sean Paul a commencé à avoir du succès avec les mêmes morceaux qui ont fait sa popularité en Jamaïque. Ces titres étaient destinés au public dancehall. Aujourd'hui, le mainstream demande ces titres. Sean Paul ouvre les portes pour Sizzla ou Buju Banton.
En parlant de Sizzla, tu ne le trouves pas trop radical, notamment dans ses revendications contre les homosexuels? Ce type est en colère non?
Il y a de quoi être en colère quand on a vécu dans le ghetto. Sizzla a été interdit de concert en Angleterre au nom de la liberté d'expression. Il y a quelque chose de contradictoire là-dedans. Bien sûr, les gays ont le droit de revendiquer leur identité et de s'insurger contre ses propos. Est-ce qu'il doit changer et renier ses convictions? Moi, je ne crois pas que je changerais quelque chose pour atteindre une audience plus large. Pour bien comprendre le problème, il faut aussi savoir que les artistes jamaïcains ont été élevés dans un endroit où il y a plus d'églises que n'importe où dans le monde. Et l'Eglise leur dit que deux hommes ensemble, ce n'est pas bien. Ils ont été élevés ainsi par les églises anglaises. Tout ça ne reflète que le lavage de cerveau que nous leur avons fait subir.
En Angleterre, les rappeurs sont de plus en plus visés par le gouvernement, qui vous reproche de glorifier la violence. Les rappeurs se défendent en disant qu'ils racontent simplement leur quotidien. D'où vient l'incompréhension?
A chaque fois qu'il y a un problème, la violence, les armes ou la drogue, tout le monde pointe le gouvernement du doigt. Du coup, il leur faut quelqu'un à accuser. Les rappeurs parlent de la réalité, de leur environnement. Le rap c'est le JT des rues C'est facile pour les ministres de dire: « Regardez, ils glorifient la violence, c'est de leur faute ». Mais pensez à James Bond. Il a un flingue et un permis de tuer, au nom de la Reine. Vous avez déjà vu un type avec un air aussi cool au moment de tirer? C'était James Bond, pas un rappeur! Ce n'est pas nous qui fabriquons ces armes, mais des entreprises financées par l'Etat. Et pendant cent ans, l'Angleterre avait un accord avec la Chine pour exporter l'opium. Qui est le vrai dealer? Quand le SIDA est arrivé, même chose! Ils ont dit que c'était de la faute des homosexuels. Ils prennent les cibles les plus faciles pour détourner l'attention.
Tu refuses d'être un modèle pour tes fans?
Maintenant que je suis plus connu, j'ai effectivement ce rôle de modèle à assumer. Ce que je dis dans mes chansons, c'est que d'après mon expérience, je voudrais vous dire de faire le bien. Mais dans ma vie, j'ai aussi fait le mal. Comment pourrais je vous dire de ne pas voler, alors que je l'ai fait parce que j'en avais besoin? Ce serait hypocrite. Donc je dis ce que je fais, pas ce que vous devriez faire.
Pour finir, quel est l'état d'esprit des Council Estates?
Un sentiment de frustration, dans une société où l'on voit tous ces obstacles qui ont été posés pour nous laisser dans la merde, oppressés, pauvres et mal eduqués. La seule manière de réagir, c'est de se battre, de devenir quelqu'un de positif et constructif.
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