Accueil » Musique » Articles »

L'île Mystérieuse, éruption 2007!

armel hemme - 04.12.07

Une bonne fois pour toutes : non, en Islande il n’y a pas d’ours. On ne nage pas le crawl dans les geysers. Il ne fait pas nuit 24 heures sur 24 au mois d’octobre. On n’y danse pas le flamenco en sirotant des mauresques sur des plages de sable fin (ou alors, très rarement).

En revanche, j’en suis sûr, Bilbo le Hobbit se terre là, quelque part, aux confins d’un champs de mousse sans âge bordé de montagnes noires. Il se trame des choses pas claires, par là-bas.

Chaque automne depuis 1999, des curieux des 37 coins du monde viennent s’oublier à Iceland Airwaves, festival-de-musique-haut-de-gamme-sur-île-volcanique-au-milieu-de-l’Atlantique. Cinq jours de concerts et d’ivresse (des grands espaces, évidemment), aussi dépaysants qu’un séjour sur la Lune, pour qui se donne la peine de quitter Reykjavik quelques heures voir là-bas si les Elfes y sont.

C'est le seul festival où il m’est arrivé de volontairement manquer le concert d’un groupe immanquable, le nez en l’air par des températures à pas mettre un journaliste dehors, à essayer de comprendre d'où sortaient les aurores boréales… Ça fait toujours marrer les Islandais, pour qui le phénomène est aussi impressionnant que la lumière des toilettes.

Au programme, cette année… Jenny Wilsonn, Mùm, Loney, Dear, Buck 65, Heavy Trash, Bloc Party, Late of the Pier, Deerhoof, Ghostigital, Gus Gus, Chromeo, !!!, Ra Ra Riot, Mugison, Of Montreal, et une soixantaine d’autres

grosse bête
grosse bête

JEUDI

L’organisation du festival a la délicatesse de m’inviter à la petite fête d’ouverture, la « take off party ». Après trois heures d’avion et autant passés dans des aéroports, les journalistes sont accueillis dans un décor de terminal avec fausses hôtesses, faux pilotes, fausse salle d’embarquement, mais vrais cocktails. Je retrouve le goût du Brennivin, schnaps local sous-titré « black death ». Après une inspection minutieuse du bar et trois faux contrôles de sécurité, je décide de prendre la piste de décollage à l’envers et de faire un tour en ville.

Je constate avec soulagement que Reykjavik est toujours en bord d’océan, Laugavegur est toujours la principale rue commerçante, l’église ressemble toujours à un cure-dent, tout va bien. On construit des immeubles en front de mer, je suis scandalisé.

Je me laisse porter jusqu’au concert d’une jeune Islandaise en robe rouge, Lay Low. J’apprendrai plus tard que ça n’est pas son vrai nom : elle s’appelle Lovisa Elisabet. Lay Low joue un blues folk à guitare sèche et voix fraîche (éraillée à 4%, à ouïe de nez), tiré de son premier album Please don’t hate me (2006), une requête qui a plutôt bien fonctionné puisque ce disque a immédiatement trouvé sa place au sommet des ventes en Islande. Concert propret, public islandais conquis.

lay low (photo icelandairwaves.com)
lay low (photo icelandairwaves.com)

La Suédoise Jenny Wilson prend la suite sur la grande scène du Reykjavik Art Museum. Je remarque immédiatement son ingénieur du son : un petit homme au ventre généreux avec une grande barbe. Je suppose qu’il s’agit d’une de ces mystérieuses créatures légendaires qui peuplent les fantastiques décors environnants. Pour le reste, son concert est un souvenir un peu embrouillé, d’autant plus que j’ai oublié d’y prendre des notes. Après une première vie musicale aux côtés de First Floor Power, croisant The Knife sur le titre You take my breathe away, Jenny Wilson compose Love and Youth (2005), en solo. Elle avoue s’inspirer de Laurie Anderson, Missy Elliott, Kate Bush ou Grace Jones… Belles mélodies au son chaud, teintées de cette touche mélancolique qui, par temps pluvieux en période de caresse rare, peut me conduire à rester le front collé contre la fenêtre jusqu’à ce que mort s’en suive. Ce qui signifie que l’album est réussi.

Deux rues plus loin, il y a NASA. J’aime cette salle à la folie depuis que The Kills me sont passés dessus, il y a cinq ans. Concert électrique, 200.000 volts traversant chaque cellule d’un public en transe, générés en rafale par le duo spasmodique VV & Hotel. Les caresses d’Aphrodite au sommet de l’Olympe ne m’auraient pas fait plus d’effet.

Mais revenons en 2007, avec Late Of The Pier, LE phénomène anglais à ne pas rater ce soir-là. Bon, je l’ai raté. La faute à Bardi Jóhannsson, une vieille connaissance… Mais si, vous savez, Bardi, le leader de Bang Gang, caché avec Keren Ann derrière l’éphémère enseigne Lady and Bird, et dont le projet immédiat était de nous (pèlerins français) rendre tous « fucked up » avant la fin de la soirée. Rien de très musical, mais séduisant quand même. Late Of The Pier, donc. Quatre types de Nottingham à peine majeurs, dans la lignée des Klaxons, mais en pire. Pas d’album pour le moment, deux modestes singles dont le très hype Bathroom Gurgle sorti en septembre chez Moshi Moshi Records. Au petit-déjeuner, le lendemain, la presse était unanime : « mortel ». À part ça, l’insensé projet de Bardi Jóhannsson s’est déroulé comme il l’avait prévu.

VENDREDI Pour des raisons techniques, je suis contraint de commencer cette journée à 14h. Que faire en attendant l’heure de l’ap... des premiers concerts ? Je passe mes idées en revue sous une douche aux sulfureux effluves, pour m’arrêter sur celle-là : glander en ville. Génial. Un crochet au « Media Center », histoire de vérifier qu’aucune éruption volcanique n’a englouti le festival pendant la nuit. Bon, tout va bien. Un ami me rejoint dans mon entreprise de paresse citadine. Après trois pas dehors, un Islandais hilare surgi de nulle part vient nous expliquer, dans un français articulé selon des règles connues de lui seul, que Cécilia Sarkozy a demandé le divorce. Je me demande si les baleines aussi parlent des Sarkozy. Ce mec est marrant, il nous demande un adjectif. « Un adjectif ? Oui ! Lequel ? N’importe lequel ! Bon, ben… Souriant ? Souriant ! Souriant, souriant, souriant ! »… Il s’éloigne en souriant et criant « souriant ». J’adore ce riant pays.

loney, dear (photo icelandairwaves.com)
loney, dear (photo icelandairwaves.com)

La soirée commence avec le Suédois Emil Svanägen, mieux connu sous le pseudo à virgule Loney, Dear. Les auditeurs de Nova connaissent le titre The City, The Airport, et se sont de sacrés veinards. Loney, Dear est statique devant ce que je suppose être un micro, entouré de son groupe de tournée (la légende dit qu’il compose seul). Ils déroulent un joli folk à se jeter dans les bras de n’importe qui et le (la) couvrir de baisers. Certaines ambiances rappellent Belle & Sebastien ; les mélodies stimulent l’imaginaire. J’arrive à voir les immensités islandaises, les interminables pistes désertes et autres champs de lave recouverts de mousse rien qu’en regardant jeu d’éclairage qui, pourtant, se contente d’être bleu.

Une rasade de quelque chose et je me remets en route : il est temps de rejoindre Gaukurinn, sur le trottoir d’en face. Une sorte de grand pub sur deux niveaux où sont programmés les groupes à grosse guitare ; un espace toujours bondé, ce qui justifie tous les contacts, bousculades, carambolages, coups de coudes et chutes de chopes.

J’arrive à temps pour le concert des Islandais Reykjavik !.
Glacial Landscapes, Religion, Opression and Alcohol est le nom de leur 1er album, « élu disque de l’année par tout le monde », souligne le petit guide du festival. Pour éviter tout malentendu, je vais tout de suite préciser qu’il s’agit d’un groupe de hardcore. Mais attention : le hardcore de l’année, selon tout le monde. Le site d’Airwaves fait le rapprochement avec Einar Örn Benediktsson, chanteur / trompettiste du mythique et défunt The Sugarcubes, qui poursuit sa carrière sans Björk dans une musique électro déjantée psychotique et bruitiste que je vous conseille. Mais retournons à Reykjavik !.

Le concert (ou le décollage d’un A380, je ne suis pas bien sûr) est un condensé d’énergie, le chanteur se prend pour un cabri et saute d’un bord à l’autre de la scène. J’ai des crampes aux bras rien qu’en regardant le batteur. Petit sondage rapide autour de moi : « moi, j’adore » dit l’une, « cette vulgarité islandaise qui consiste à se jeter contre les murs et crier plus fort que tout le monde, ça me dégoûte » dit l’autre. Dont acte. Je reconnais une reprise de David Bowie, mais je ne peux pas vous dire laquelle car je n’arrive pas à réécouter mes notes sonores sur dictaphone. J’ai bien essayé, mais on n’entend que WARFREZZZSDFRZEDWFW.

reykjavik ! (photo icelandairwaves.com)
reykjavik ! (photo icelandairwaves.com)

Sur les conseils d’une amie qui passe à la télé, ce qui fait d’elle quelqu’un de très fiable en toute matière (tout le monde vous le dira), j’attends la prestation de Deerhoof, power trio underground de San Francisco, dont pas un des 8 albums n’avait encore trouvé le chemin de mes oreilles. Leur petit dernier, Friend Opportunity, est sorti en janvier et j’ai trouvé le chemin du disquaire le plus proche dès la fin du concert. Deerhoof en trois mots. Cachée derrière sa basse, campée devant son mur d’amplis, Satomi Matzusaki, la chanteuse Japonaise que j’imagine sexy (je suis un peu loin de la scène, et puis cette muraille humaine m’empêche de bien voir, et puis j’ai des fantasmes un peu cons) chante calmement. Elle minaude des « chouchouchou », on voit de petites étoiles scintiller, les mélodies innocentes résonnent puis SOUDAIN c’est l’explosion sonore et sauvage, tous se cambrent, le batteur convulsif a décidé de faire exploser son instrument (mais en rythme) ; Deerhoof explore des territoires sonores frontaliers de Sonic Youth à grands coups de débroussailleuse. Trop pop pour être classé « Noise », et trop « Noise » pour être rangé en pop. J’ai lu ça quelque part.

Après cette grande baffe musicale, j’ai voulu dire bonjour aux aurores boréales, mais ces connes étaient cachées derrière un épais plafond nuageux. Pff.

Un saut au Musée. Tabarnak, voilà Of Montreal ! Tableau psychédélique & glam rock, costumes à plumes et maquillage visible de loin, comme les panneaux sur la route. Allez savoir pourquoi, je trouve ça un peu ennuyeux, alors que l’album paru cette année, Hissing Fauna, Are You the Destroyer est en orbite autour de ma platine depuis des mois. Son pas terrible, mise en place un peu flottante, allez hop la sentence tombe, dans un mouvement d’écharpe définitif : c’est nul je m’en vais. Je ne peux pas vous dire si le chanteur et inspirateur Kevin Barnes a terminé le concert la bite à l’air, vêtu d’une ceinture de soie et de bas résilles.

Je file noyer mon chagrin à NASA au milieu d’Islandais en furie. Ces gens se sont mis en tête de toucher le plafond, le poing levé devant l’électro old school de Gus Gus… On est très loin du gros son découpé à la scie sauteuse de Justice ou Digitalism, ici le curseur est resté sur 1997, et c’est bon comme un vieux fromage. J’adore le fromage. Le collectif Gus Gus n’en est plus un depuis longtemps, mais ils trouvent quand même le moyen d’être six sur scène ; les quatre MC’s, les deux types cachés derrière un empilement de machines et la foule envoient une rasade de bonnes vibrations dans le cosmos, il paraît qu’on les a ressenties jusqu’à New York.

blue lagoon
blue lagoon

SAMEDI À Reykjavik, on sait empiriquement qu’au troisième matin d’Airwaves, une certaine fatigue vient s’ajouter à une certaine gueule de bois. Contre ce fléau, les organisateurs ont imaginé un remède : une hangover party matinale dans l’eau laiteuse du Blue Lagoon, occasion unique de voir la crème des journalistes & autres critiques en slip. Il faut toutefois être prêt à supporter le regard de cocker triste du DJ, qui se caille les diamants sur le bord pendant que tout le monde prend son pied dans le grand bain.

Je vous passe les détails de cette journée à bord d’un yaourt de location, à fendre l’air glacial des immensités islandaises, sur des routes désertes tracées à la règle au milieu de nulle part. Je vais vous dire une bonne chose : les montagnes sont plus grosses que vous, et elles vous le font savoir. Partout, des champs de lave recouverts de mousse jaune, verte ; ici, la route se détourne un peu pour éviter d’importuner un petit être appartenant au huldufólk, le peuple caché. Je n’invente rien. Des monticules de pierre destinés aux ELFES sortent de terre dans toute l’Islande. D’après mes informations, le dernier recensement de ces bestioles date de 1504, on ne sait donc pas précisément à combien ils s’éclatent le samedi soir.

Pour les geysers, cascades, glaciers, faille médio-atlantique, adressez-vous à l’office du tourisme.

ra ra riot (photo icelandairwaves.com)
ra ra riot (photo icelandairwaves.com)

Dernière nuit islandaise… La bonne nouvelle de la soirée est apportée par les New Yorkais Ra Ra Riot. Six en scène, ils m’ont l’air bien jeunes, ce qui me place directement dans la catégorie des vieux, donc je retire ce que j’ai dit. Mais enfin, que je sois damné sur 12 générations s’ils ont plus de 13 ans. Concert pied au plancher, énergies renouvelées à chaque titre, pluie de sueur ; dès les premiers instants, le bassiste entame un combat à mort contre son instrument, l’hyperchanteur occupe l’espace comme une mouche dans un bocal, les cordes (violoncelle, violon) se frottent à leurs dompteuses, Alexandra et Rebecca. Tiens, je me souviens des prénoms. De belles mélodies optimistes, le tout franchement emprunté à Arcade Fire et The Smiths, et alors ?

Le temps de piquer sa bière à une espèce de grand Suisse bavard, et pars à la recherche d’une place de choix pour ne rien manquer de la prestation féroce de !!!.

Dans mon souvenir un peu embrouillé, la prestation des !!! était grandiose, tout simplement. Les deux batteurs coupent des arbres à grands coups de hache en une chorégraphie parfaite, et je trouve ça BEAU. Le sosie de Sebastien Chabal s’est emparé de la basse, la bête Nic Offer hurle les paroles de leur excellent troisième album Myth Takes, il monte sur tout ce qui sort du sol, barrières, enceintes, gens, le public est monté sur pistons, l’orgasme est proche. Je pense que !!! arriveraient à faire danser une pierre couverte de mousse sans difficulté. Une choriste armée de 12 poumons donne à l’ensemble des accents de Happy Mondays, ce qui achève de m’envoyer au 7e sous-sol du paradis des oreilles.

!!! (photo icelandairwes.com)
!!! (photo icelandairwes.com)

Dimanche matin, 5 heures, une triste navette entreprend de ramener à l’aéroport ceux qui ne se sont pas endormis sur le trottoir. Allez ouste, sacs à vin, et à l’année prochaine ! Vous reviendrez nager le crawl dans les geysers, tutoyer les ours et prendre une nouvelle rasade d’air musical frais...

REAGIR A CET ARTICLE // 0 COMMENTAIRE