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Fela Anikulapo Kuti, avec ses 27 femmes, a certainement engendré une tripotée de marmots. L’un d’entre eux, Femi Kuti, a démarré sa carrière en 1999. Cette année, c’est au tour de Seun Kuti, le fils dernier-né. Rencontre.
Nova a interviewé deux fois Seun Kuti: l’une dans l’Eléphant Effervescent, en direct, avec Mélanie Bauer en studio et David Commeillas dans les coulisses du Bataclan, au téléphone, juste après le concert; l’autre à Fiesta Sète, pendant les balances, avec Rémy Kolpa Kopoul. Voici l’essentiel de ces deux rencontres avec un musicien immensément prometteur.
« Contrairement à Femi qui a pris ses distances avec mon père, est parti aux Etats-Unis et créé son propre groupe, moi je suis resté jusqu’au bout avec lui. Quand je suis né mon père avait près de 50 ans. Il était moins radical, il chantait moins, il était beaucoup plus souvent à la maison, et j’ai été très proche de lui. Il m’a vraiment choyé. Mais ce n’est pas lui qui m’a poussé à faire de la musique, ni ma mère. Je l’ai décidé de moi-même, à l’âge de 8 ans, et j’ai pratiqué tous les jours pendant des années. Un jour, mon père m’a demandé ce que je voulais faire dans la vie. J’ai dit : « Chanter sur scène ! ». Il a dit : « Mais tu sais chanter ? ». Alors je lui ai chanté « Sorrow, blood and tears » et je l’ai épaté. On a répété avec le groupe, et j’ai donné mon premier concert en 1991. J’avais un trac terrible. Mon père m’a dit après le concert : « Tu ne dois pas avoir peur du public. Tu dois faire face ! »

Commentaire de David : « Femi a toujours eu un problème avec l’image de son père et a voulu marquer sa différence. Seun, lui, a reçu beaucoup de conseils de Fela, et même s’il dit aujourd’hui « personne ne m’a aidé », quand il enlève sa chemise sur scène on voit son tatouage sur l’omoplate : « Fela lives !». Aujourd’hui il joue avec le groupe historique de Fela, Egypt 80, il chante ses propres chansons mais c’est très proche de Fela, et il a le même jeu de scène. Et il est très impressionnant. ». La preuve en images.
Sur ces musiciens de légende, Seun dit : « En fait, c’est plus qu’un groupe, c’est une famille. Elle couvre trois générations, ce qui est judicieux du point de vue biologique et philosophique. Les musiciens m’ont vu grandir et devenir professionnel, ils sont comme mes pères ou mes frères. Ils me respectent et je les respecte tous. En Afrique, nous croyons au respect. »
En politique, Seun poursuit indubitablement la ligne rebelle de son père, et se désole de la situation actuelle en Afrique. **«Nous n’avons plus de leaders intègres, plus de héros. Tous les grands révolutionnaires des luttes pour l’indépendance ont proclamé une « Africanité », mais en sous-main ils ont tous conclu des marchés avec les ex-colonisateurs. Et ceux qui ont refusé les compromis ont été assassinés, comme Patrice Lumumba au Congo ou Thomas Sankhara au Barkina-Faso. Résultat: les peuples africains se sentent démotivés, désarmés, politiquement impuissants. Et les musiciens ne disent pas beaucoup plus dans leurs quelques chansons engagées que « la vie est dure, la vie est dure… ». Je ne les blâme pas, parce qu’il leur faut vendre des disques et faire des concerts. Et c’est dur. Au Nigeria, je fais très peu de concerts. Nous ne pouvons pratiquement pas jouer en dehors de notre Shrine. A la radio et dans les salles, c’est le hip-hop qui domine. Le gouvernement interdit tout ce qui est radical. Ils m’acceptent parce que j’ai ma propre salle, où je peux dire ce que je veux. Mais à part ça, personne promeut l’afro-beat, alors que c’est la musique africaine la plus connue et appréciée internationalement ! »**

Alors, est-ce que la France pourrait devenir son nouveau pays ? « Mon premier pays, c’est mon esprit. Mon deuxième, le Nigeria. Et la France est le troisième. Mais partout mon message est le même. Mon père a prouvé que la musique pouvait avoir une puissance incroyable. La musique, c’est le vrai pouvoir. Et le pouvoir ne devrait être utilisé que pour le bien de tous. J’y crois profondément. Dans presque toutes mes chansons, j’essaie de parler de ce que vivent les gens et de ce qui se passe sur mon continent. Mes paroles sont politiques. Et j’espère contribuer à secouer les gens de leur apathie. » Que pense-t-il de la prolifération actuelle de groupes afro-beat un peu partout ? « C’est cool ! Quand mon père était vivant, on était le seul groupe d’afro-beat au monde. Maintenant, avec plein de groupes afro-beat, notre musique grandit, évolue et gagne en puissance. Et puis la compétition, c’est une bonne chose, ça vous pousse à travailler plus dur. Et j’espère bien que je serai le meilleur. »
Et les autres pays, les autres musiques africaines, est-ce qu’il les apprécie, est-ce qu’il rencontre des musiciens ? « Oui. Je suis toutes les évolutions. Quand je vais dans les pays d’Afrique francophone, j’entends un peu plus de conscience et d’engagement. L’indifférence et la démoralisation sont plus criants en Afrique anglophone. En fait, nous avons été sur-colonisés ! Mais je continue à penser que l’afro-beat, c’est le top ! »

Seun Kuti
Avec ses deux concerts parisiens, sa prestation à Fiesta Sète, son premier maxi, «Think Africa », produit par Martin Meissonnier (cf P.S.), et d’autres morceaux disponibles sur son myspace, ce jeune homme étonnamment lucide et décidé a prouvé qu’il faisait déjà partie des grands. Il est prêt pour un album, mais rien n’est encore signé. Pas facile d’obtenir un deal équitable pour un orchestre de 19 musiciens, dont 7 cuivres, 3 percussions, 3 danseuses… Mais patience. Son jour viendra.
Et, au risque de choquer certains, j’ajouterai que Seun est précieux car il a toutes les qualités de Fela sans ses défauts (l’égotisme tyrannique, la superstition, l’homophobie…). En fait, disons-le crûment, Fela était courageux mais un peu bête. Seun, c’est Fela avec l’intelligence en plus. Et ça peut changer beaucoup de choses…
P.S. : Martin Meissonnier, musicien, producteur, réalisateur de documentaires, ancien de la bande à Nova pour les jingles, premier manager de Fela pour le monde et organisateur de ses premières tournées, qui se consacre désormais à la musique de films, dit ceci dans un interview paru dans "Mondomix", le magazine gratuit des musiques mondiales : "Seun et Egypt 80 m'ont donné envie de revenir à la production. Seun a un potentiel que je n'ai vu chez aucun artiste depuis que je suis dans ce métier". Il ajoute qu'ils ont choisi de sortir le maxi uniquement en vinyle ou en téléchargement. Le CD et le DVD viendront en leur temps...
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