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Cours du soir, fessées musicales & insolation
Chaque année à la même période, je vois revenir d’Espagne une troupe de journalistes harassés, à peine bronzés malgré le soleil qui plombe les cartes météo locales, faire le compte-rendu d’un certain « FiberFib » en termes expansifs, du genre : « woarf, pas beaucoup dormi, génial, programmation-mortelle-j’ai-le-foie-en-compote-poaarf ». La mi-juillet venue, j’ai donc empaqueté mon kit de survie et tracé tout droit vers la ville de Benicassim, au nord de Valence. Sur votre gauche, la montagne, sur votre droite, la mer, entre les deux, les quatre scènes du festival, et plus de 150 000 convives (en quatre jours).
Au programme cette année, Iggy & The Stooges, Brazilian Girls, Bright Eyes, Nouvelle Vague, GusGus, The Rapture, Who Made Who, Vitalic, Carl Craig, Herman Düne, Dan Le Sac vs. Scroobius Pip (mention spéciale pour leur titre « Thou Shalt Always Kill », jetez-vous dessus), Dinosaur Jr, Devo, CSS, !!!, The Human League, Ellen Allien, Peter Bjorn & John, The B52’s, Artic Monkeys, Fischerspooner, Amy Winehouse, Simian Mobile Disco, Peter Van Poehl, Clap Your Hands Say Yeah, The Go ! Team, Cassius, Datarock, The Hives, Black Rebel Motorcycle Club, Muse, Unkle… entre autres.
Jeudi. Je suis heureux de constater que dans le sac de bienvenue offert à la presse, la direction du festival a eu la délicatesse de glisser quelques préservatifs féminins. Je me dis que si tous les groupes sont chiants et que le bar est vide, je pourrai toujours essayer de comprendre comment ça marche avec une volontaire. Le temps de faire le tour du site, de comparer le goût de la bière ici ou là (il est rigoureusement identique), d’aller dire bonjour aux poissons de l’autre côté de la ville, il est temps de prendre place face à la Scène Verte pour la première baffe du week-end.
Quelques minutes avant l’entrée en scène d’Iggy Pop, Sara (je ne vous ai pas présenté Sara : mon inséparable consoeur) et moi nous demandons s’il est en pantoufles dans sa loge en train de s’envoyer une tisane. Visiblement : non. À peine les Stooges balancent-ils quelques notes qu’Iggy bondit sur scène, torse nu, sautant comme si ses pieds en dépendaient autour des imperturbables piliers Scott & Ron Asheton, rejoints plus tard par le saxophoniste Steve MacKay. Sur « I Wanna Be Your Dog », il escalade le double Ampeg du bassiste Mike Watt et le besogne fougueusement comme pour tester le moyen de contraception pré mentionné (j’ai toujours pensé que les basses fréquences étaient féminines). Je suis essoufflé pour lui. Le set est composé essentiellement de titres des deux premiers albums des Stooges, avec les immarcescibles « No Fun », « Fun House », ou « L.A. Blues ». Sur « Real Cool Time », Iggy invite le public à le rejoindre sur scène, (le problème sera de faire redescendre la centaine d’excités deux morceaux plus tard, disons que cet épisode musclé fit office d’entracte projeté sur écran géant). La bête au déhanché sexy malgré lui termine le show trempé jusqu’au bout des pectoraux, j’ai eu mon compte, Sara aussi. Nous repartons sonnés, voir si le son est moins dense ailleurs. (Okay, ils ont joué deux fois « I wanna be your dog », et alors ?).

Iggy Pop (Photo Fiberfib)
Quelques verres en plastique plus tard, à 3h15, les Brazilian Girls tentent d’occuper la même scène, mais même mon extrême bienveillance envers cette bande de new-yorkais ne parvient pas à me convaincre de les écouter plus d’un quart d’heure. Jouez-moi vite « Pussy » ou « Don’t stop », ou je retourne ouïr DJ scratchy proof mixer avec les pieds à la Vueling Pista Pop (sorte d’Espace Clubbing à l’entrée du site).
Vendredi. Puisque mon badge presse de niveau 1 ne me donne pas accès à la piscine qui, paraît-il, se cache quelque part dans les loges, je passe la journée au bord de celle d’un hôtel, à compter les mouches (en fait, à regarder les fesses des hôtes, mais je ne peux pas l’avouer ici). Je vous passe quelques détails, qui vous auraient pourtant permis de comprendre comment Sara et moi, et quelques journalistes du même tonneau nous retrouvons en bord de mer à écouter un anachronique DJ « ambiant » à l’heure du thé. C’est fou ce que les filles sont nues, sur la plage.
Retour sur site, je file droit sur Anthony & The Johnsons ; Sara jette une oreille à Herman Düne : la formation restreinte ampute une bonne partie de la partition, ce qui n’empêche pas le public d’être aussi transi que le chanteur est barbu. Les Danois de Who Made Who remplacent au poing levé les Klaxons (coincés momentanément à Barcelone) et héritent de la grande scène, pour un énergique et très bon set sur couché de soleil. Une autre bière, Madame. Direction la deuxième scène, où The Rapture et Klaxons n’ont qu’à lever le petit doigt pour embraser un public conquis depuis belle lurette. L’heure avance : à vue de verres vides tapissant le sol il doit être une heure, je plaque les Klaxons (qui ne me font absolument aucun effet, ce qui me vaut d’être traité de vieux par mes compagnons de scribouille), enjambe les corps inanimés qui traînent un peu partout et me campe devant la Scène Verte. (Au passage, je me permets souligner que l’ « Escenario Verde » est la plus agréable du site : le scénographe a eu le bon goût de ne pas la transformer en flipper géant. Je préfère ne pas penser à la note d’électricité correspondant aux systèmes d’éclairages des scènes 2, 3 et 4).
Autant vous le dire tout de suite, je suis fan de la New Wave / Indus / Ce Que Vous Voulez de Devo. Je me demandais ce que ces cinq cinglés pourraient encore cracher sur scène, 35 ans après leurs débuts. Eh bien, non seulement ils sont en forme, mais ils sont même excellents (le batteur est une boîte à rythmes sur pattes), et comme dit un spectateur : « Ils avaient trente ans d’avance à l’époque, alors… ». Merci, Monsieur. Fidèles à leur ligne rétro futuriste, Devo entrent en scène en combinaison étanche jaune, coiffés d’une espèce de chapeau en forme de pot de fleurs à strates. C’est parti pour une bonne heure et demi de titres que ma chaîne hi-fi connaît par cœur : « Whip It Up », « Peek-a-Boo », « Jocko Homo » (Are we not men ? We are Devo !), « Mongoloid », la géniale reprise des Rolling Stones « Satisfaction (I Can’t Get Me No) »… La voix de Mark Mothersbaugh n’a pas bougé, alors il a pris un peu de bide pour nous donner l’occasion de faire quelques remarques désobligeantes. Le set se termine par « Beautiful world », Mark se transforme en Booji Boy (un gros bébé un peu monstrueux) et entonne « It’s a beautiful world… For you, but not for me ». Je méditerai là-dessus plus tard, merci pour ce retour vers le rétro futur musical et cool, je n’oublierai pas.
En revanche, j’ai oublié ce dont la suite de la nuit fut faite.

Devo (Photo Fiberfib)
Samedi. Je commence à comprendre ce que la phrase mentionnée plus haut (« woarf, pas beaucoup dormi, génial, programmation-mortelle-j’ai-le-foie-en-compote-poaarf ») veut dire. Sur la plage, je cherche un palmier à ma mesure sous lequel élire domicile quelques heures. Je reconnais quelque uns des corps étendus cette nuit sur la pelouse du festival, ici avachis dans le sable, à attendre l’appel de la guitare. Un chameau ne se plaindrait pas, mais moi j’ai trop chaud.
Vers 20 heures, notre petite colonie d’accrédités se dirige en sifflotant sous la tente « Fib Club », pour (espère t-on) un rafraîchissant set des Suédois Peter, Björn & John. Bon, disons que je m’attendais à autre chose, et je n’ai pas eu la force d’attendre leur tube « Young Folks ». Plus tard, on m’expliquera que le concert était « très beau ». Côté Grande Scène, Albert Hammond Jr. nous confirme qu’il est bien un membre de The Strokes, ce dont personne ne doutait. Sara note qu’on a face à nous, sur scène, la palette complète des différents looks rock, du t-shirt-pantalon-serré-veste-en-jean déchirée au costume-noir-staight-cravate-fine en passant par chemise-à-carreaux-de-bûcheron.
Je commence à me demander combien peut bien peser la montagne en face, quand les Brésiliennes CSS prennent d’assaut la Scène 2. Mouvement de foule. L’espace « Fiberfib.com » est trop petit pour accueillir tout le monde, il faut donc se résoudre à regarder le concert hors de la tente, sur écran géant. Habillé d’un seul album, le sextet Cansei de Ser Sexy (« marre d’être sexy »), enflamme le public en deux coups de beat et trois mouvements de hanche. Je note qu’il y a un homme dans cette bande de brésiliennes, le batteur, et je ne pousse pas plus loin ma réflexion. Une coupure de courant et trois tubes plus tard (Let’s Make Love, Alala et Music Is My Hot Sex), les chanceux des premiers rangs ressortent ravis et trempés, d’un mélange de leur propre sueur, de celle des autres et d’une pluie de bière - phénomène très répandu à Benicassim.

CSS (Photo Fiberfib)
Juste le temps d’écouter le début de !!! avant de retourner tendre la joue devant la scène Verte, où sont attendus les B52’s. Les New Yorkais Chk Chk Chk déboulent en short, je reconnais « Hearts of Hearts », extrait du dernier et très bon album Myth Takes, énergique, efficace, le public est monté sur pistons, il ondule en un parfait synchronisme approbateur. Pluie de bière.
Devant la grande scène, j’attends de pied ferme mon cours de cool du soir, avec le rock dance de série B des B52’s. Côté look, ça n’est pas Mars Attacks mais Fred Schneider a tout de même chaussé un pantalon en cuir. Kate Pierson, Cindy et Ricky Wilson sont là et, hem, je me dis que le poids des ans est plus lourd pour certains que d’autres. Le concert est un vaste malentendu : le public attend les tubes, mais the B52’s ont une brochette de nouveaux morceaux à jouer, et passent à côté de l’occasion de faire décoller plusieurs dizaines de milliers de personnes à 10 centimètres du sol. Au passage, un nouvel album est annoncé début 2008, avec les producteurs Steve Osborne (New Order, Manic Street Preachers), Damian Taylor (Bjork) et Pete Davis (New Order).

The B52's (Photo Fiberfib)
Suivent Artic Monkeys, les petits génies du label Domino (The Kills, Franz Ferdinand). Pour mémoire, ils ont battu tous les records de vente d’albums en 2006, avec plus de 350000 exemplaires de « Whatever People Say I Am, That's What I'm Not » écoulés en une semaine en Angleterre. Mieux que les Beatles. Ça ne m’impressionne pas du tout et je file backstage m’enfiler quelques bières.
Un mot sur le duo Fischerspooner, parce que j’ai beaucoup écouté le titre « Emerge » lors de sa sortie au début de ce siècle. Deux options : soit, comme je le crois, le frisson de la honte a soufflé sur la Scène Verte cette nuit-là, vers trois heures du matin ; soit mon sens de l’humour était parti se coucher avant moi. Quoi qu’il en soit, Warren Fischer s’est présenté en slip entouré de filles habillées comme des angelots descendant en rappel du clocher de Notre Dame des Gros Muscles, dans une chorégraphie à effrayer une gargouille, « han-han that’s right », et je me suis enfui en courant.
Dimanche. Neuf heures du matin, Sara & moi prenons la route de l’aéroport. Benicassim a encore une pleine journée à offrir aux festivaliers, avec entre autres regrets (de les avoir manqués), le soir : The Hives, Peter Van Poehl, Amy Winehouse, Simian Mobile Disco, Black Rebel Motorcycle Club…
En arrivant à Paris, je tombe nez à nez avec un portrait de Nicolas Sarkozy, il fait la une du Point : « SuperSarko en fait-il trop ? ». La réalité me rattrape, j’avais oublié jusqu’à l’existence de cet homme, sans parler de celle de cette espèce de papier tue-mouches de « Point ». Les gens n’ont pas l’air de comprendre que je viens de passer trois jours formidables, alors je me précipite sur le premier contrôleur RATP venu et lui hurle : « woarf, pas beaucoup dormi, génial, programmation-mortelle-j’ai-le-foie-en-compote-poaarf ».
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