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Dans son nouvel album, Philippe Katerine parle de l'humain, de cet animal qui parfois se réveille, de ce robot qui sommeille.
Robot après tout, c’est parce que robot pourquoi pas ?
Ouais... Ouais, c’est aussi pour ça, robot avant tout, depuis des générations contrairement à ce qu'on pourrait penser. L’homme des cavernes était déjà un robot, mes ancêtres également, puis ma descendance le sera aussi. Le fait même d’avoir un langage codé, archi codé; on emploie des articles définis indéfinis, on essaie de s’exprimer pour se faire comprendre et c’est déjà être un robot, dès la maternelle à mon avis.
La SF nous montre ça de temps en temps, les robots qui nous dominent qui prennent notre place, vous y croyez à ça ?
Ouais, c’est pour ça que j’aimais bien le parallèle avec les Daft Punk, et Human after all. Il suffit de se promener dans la rue, tu vois bien que les gens s’arrêtent au feu rouge, c’est marrant, et au feu vert tout le monde traverse. Si ce n’est pas une vision de la robotique... Mais le robot c’est pas un truc triste, au contraire quand c’est mélangé à l’archaïsme, à du sang, de la sueur, alors là d’accord. Nous on s’arrête au feu rouge mais c’est bien que l’on puisse cracher par terre juste après.
Vous avez quand même pris une direction où vous vous êtes rapproché des machines.
Ouais, un copain m’a preté sa groovebox. C’est la première fois que j’avais un outil comme ça, avec des chiffres. J’ai découvert d’une façon assez sauvage, un peu comme un enfant. Je n’ai même pas lu le mode d’emploi, ça ne m’intéresse pas, je préférais l’utiliser un peu à ma façon. Après en studio, Gonzales a remanié la chose avec son infinie science. J’aime me sentir sur un terrain que je ne connais pas. Quand on écrit toute sa vie avec un stylo bille et qu’on passe au stylo plume, à mon avis, on n’écrit pas la même chose. C’est ça qui m’intéresse, écrire sur du papier et après sur un mur.
Et Gonzales il vous a permis quoi sur cet album ?
D’aller au bout des idées, notamment d’en faire quelque chose de beaucoup plus musical. Il a fait en sorte que tout ça groove. Je me suis aperçu que c’était une science extraordinaire, le groove, extrêmement mathématique, qui passe par le corps, mais c’est une science.
J'ai l’impression que vous avez un truc avec les chiffres ?
C’est vrai que lorsque l’on travaille avec une petite machine il y a toujours des chiffres, même quand tu maquettes t’as tempo 130… La musique c’est déjà des chiffres. Moi aussi, j’ai des matricules, un numéro de sécu. On a quasiment tous des montres, on se promène toujours avec nos chiffres avec nous, sur notre carte d’identité... Alors comment veux-tu écrire une chanson sans chiffres? J’ai pris le parti d’en faire des chansons. C’est beau un numéro de téléphone, c’est magnifique, c’est peut-être même plus beau qu’un nom, moi je m’appelle Philippe, par contre je préfère mon numéro de téléphone, c’est un chiffre adorable. L’expression sur Sinatra disant “il pourrait même chanter l’annuaire“. J’aimerais bien qu’un disque comme ça existe. Enfin il est mort là, il ne pourra pas l’enregistrer mais ça aurait été cool qu’un compositeur lui écrive ça.
Il y a une chanson 1978-2008 où vous rêvez du futur en 78, et aujourd’hui en 2005 vous vous dites qu’en 2008 ça va foirer ce que vous aviez prévu...
Ben non, parce que justement dans cette chanson je ne fais que constater ma déception. Je m’aperçois que les architectes, par exemple, n’ont pas toujours œuvré pour les gens mais souvent pour eux-même. C’est une chanson de déception. Je me rends bien compte qu’on ne s’embrasse pas dans la rue, c’est ce que je souhaitais quand j’étais ado, mais si c’étais arrivé ça aurait été chiant aussi. Des gens qui s’embrassent dans la rue, bon, ok, et après ? Derrière les lèvres il y a quand même les dents, donc c’est vite venu de mordre aussi.

On en revient à l’animal là.
C’est un peu ce qu’on est il me semble, l’animal et le robot.
Mais est ce que vous arrivez à le saisir, à le dompter, le décrypter cet animal humain ?
Non, j'essaye mais c’est presque impossible. Il y a cette chanson en improvisation sur le disque, Titanic. Là je me donne un peu l’illusion que je suis une machine animale, que je fais ressortir l’instinct. Je sors quelque chose de moi qui ne passe ni par l’écriture ni même par des rêves d’écritures. J’essaie de me mettre en situation d’enfant sauvage, ou d’animal, mais ça reste une illusion parce que dans cette improvisation, je vois bien que je suis nourri par tout ce qui m’est arrivé.
Mais là on quitte l’univers du robot ; l’instinct c’est essentiellement animal, quand l’intellect se met à fonctionner on se rapproche éventuellement de la machine qui calcule...
Oui, mais c’est pour ça que je dis que c’est une illusion, je vois bien que ce n’est pas moi. J’essaie d’être un animal mais je me heurte à un mur, un mur qui est fait de siècles et de siècles de paroles en l’air, de guerres, de catastrophes. Je ne suis que le résultat de ça, qu’un amas de souvenirs qu ne m’appartiennent même pas. Je vois bien que ma façon de parler, mon visage, ma façon de marcher ressemblent tout à fait à ce que l’on m’a décrit de mes ancêtres. C’est vraiment inclus dans ce que je suis.
Il suffit de se filmer, de regarder comment on marche comment on se tient, c’est pas toi, c’est aussi tes ancêtres, un prof que tu as bien aimé, un acteur que t’aimes bien, c’est tout ce mélange là, croire qu’on est libre de ça serait une hérésie complète.
Le 11 septembre c’est ce qui ferme l’album, c’est la tragédie pour finir ?
Non , il n’y a pas de tragédie. J'ai remarqué que les gens au bistrot demandaient ce que l’on faisait le 11 septembre. Ce sont des questions qui reviennent souvent, du genre : « Où étais-tu le soir de la coupe du monde ? » A chaque fois dans la grande histoire collective, tu te retrouves avec des petits parcours individuels, « Moi j’ai fait la sieste pendant deux heures et puis après j’ai fait l’amour et après… », et au même moment il se passait des choses extraordinaires. C’est aussi pour ça que je parle DES réalités.
Le 11 septembre est un événement qui nous appartient à tous et je pense que ça doit être rassurant de se demander « Et toi, qu’est ce que t’as fait le 11 septembre ? » pour revenir à quelque chose de plus rassurant de plus proche. Cette chanson je l’ai faite comme ça, en racontant mon 11 septembre à moi, qu’était pas du tout celui de mon voisin ni celui de la télévision. C’est une façon de se rassurer en se rappelant qu’il existe encore une histoire individuelle.
L’être humain, l’animal humain dans la réalité avec le temps qui passe, c’est quoi son problème ?
Il est jamais content, il aimerait bien être quelqu’un d’autre, être un robot, être un animal, il aimerait être dans la réalité, il se confronte toujours à des échecs qui sont parfois tragiques. Et l’idée c'est d’en faire un avantage, voire un plaisir, le plaisir de l’échec. C’est pas mal la situation d’échec. Ca serait l’idée d’enlever un peu d’orgueil, c’est pas évident du tout, c’est une lutte de tous les instants.
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