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Aux racines du groove: Welcome to New Orleans Acte IV

JFB - 19.09.05

Black music et origines, JFB en reportage à la Nouvelle Orléans, la dernière partie.

C'était avant l'ouragan Katrina, une ville, un musée vivant de l'histoire des musiques noires. Gospel, blues, jazz, soul, rock'n'roll ou funk, la féconde Nouvelle Orléans a couvé et accueilli toutes ces aventures. Jean François Bizot, alors directeur du magazine Actuel, consacra reportage et documentaire musical à la ville de Buddy Bolden, Jerry Roll Morton, Louis Armstrong, Professor Longhair, Allen Toussaint, Doctor John, Irma Thomas, Ernie K-Doe, Les Neville Brothers ou la famille Marsalis, pour ne citer que quelques figures connues de la "Big Easy".

La ville est aujourd'hui sinistrée: ce récit, dont la publication - le 20 septembre 2005, dans le livre de Jean François Bizot, Vaudou et compagnies (Ed. Actuel/Panama) - était bien entendu prévue bien avant les événements récents, n'en est que plus émouvant. Dernier épisode.

Se révolter, c’était écouter la musique du diable.

Welcome to New Orleans ! Acte IV | Little Richard

Sans parler de la danse et des paroles qui racontaient crûment le sexe. En argot. Le passage de ces rythmes vers la jeunesse blanche sonnera la fin de la ségrégation officielle. Et le terme « rock and roll » fut officiellement lancé chez les Blancs par Alan Freed, le plus puissant dee-jay de New York en 1956. C’est à New Orleans, entre 1949 et 1954, que Fats Domino, Ray Charles et Litte Richard firent leurs premiers tubes. Notamment Tutti Frutti. Les historiens se demandent si Roy Brown, autre star black de l’époque, ne fut pas le premier chanteur soul. Jusque-là, tout le monde est d’accord.

Les polémiques arrivent après, bien après, sur les autres musiques noires. Les grands frères New Orleans vous disent que si tout n’est pas venu de chez eux, c’est l’énergie de leurs musiciens et de leurs métissages qui a diffusé partout. Prenons le funk, du mot congolais lu fuki, « la sueur positive ». On trouve dès 1900 le mot « funk » ou « funky » dans les chansons de New Orleans. Vous riez ? Vous vous dites : « Ils exagèrent » ?

Réfléchissons. Prenons le look. New Orleans est connue pour son Mardi gras. Des groupes d’emplumés y défilent depuis 1837, date où sont apparus les Magnolias, mi-black mi-indiens et sapés plumes paillettes et petits miroirs. D’où voudriez-vous que sorte le look funky frime ? Ces pantalons amples et ces sapes impossibles qui ont fait la gloire de Parliament, de George Clinton ou de Bootsy Collins ? De Harlem ? Vous rigolez ! Là-haut, le look, c’était le costard noir du prêcheur.

Welcome to New Orleans ! Acte IV | The Meters

Non. Cela vient du carnaval. Le groupe culte des amis du funk est justement un groupe de funk carnaval des années soixante de New Orleans, The Meters, douze fois samplé par les rappeurs ces derniers temps. Le pianiste s’appelle Art Neville. Nous avons rencontré Leo Nocentelli, leur guitariste. Après quinze ans à cachetonner au tarif virtuose dans les studios de Los Angeles, il est rentré à New Orleans, « parce que finalement, chez moi, la musique est vraie, même possible. »
Nocentelli ? « Mon grand-père était un marin sicilien qui s’était mis avec une esclave de Louisiane. – Comment ? Il y avait encore des esclaves ? – Oui, façon de parler. Il y a toujours, même aujourd’hui, des cueilleurs de coton et des travailleurs agricoles noirs qui n’ont jamais quitté l’ancienne terre de la plantation. »

Nocentelli a du mal à affirmer mordicus que les Meters ont inventé la funk dans les années soixante. Puis : « C’est vrai qu’on a été les premiers à mettre la basse devant. À balancer une mélodie qui fait encore plus danser. D’autres pouvaient avoir la même idée ailleurs aux États-Unis, mais ils étaient isolés. À New Orleans, les autres musiciens venaient encore faire leur marché. »

Welcome to New Orleans ! Acte IV | Earl King

En cachette ? Au musée vivant ? La puissance musicale de New Orleans s’effondra avec l’arrivée des Beatles et des Stones. La vague anglaise raflait tous les tubes. Les studios chômaient. Le showbiz se mettait en place, à Los Angeles et à New York. De nombreux musiciens durent partir pour pouvoir enregistrer.

Comme le raconte Earl King, un grand bluesman du rythme revenu dans sa ville natale : « Nous n’avons pas joué un mince rôle. Les disques Motown ont travaillé leurs rythmes avec le batteur Smokey Johnson. Un autre batteur, Earl Palmer, fit le son de plusieurs disques de Diana Ross. La grande force de Motown, c’était le patron Berry Gordy, roi du flair et du marketing, ce que New Orleans n’avait pas. »

Beaucoup de stars éphémères du Top 50 sont revenues sur place, préférant ramer dans la moiteur de leurs racines, comme ce frère Turbington qui a refusé de jouer dans Weather Report et préféré des fantômes réincarnés en soufflant dans la lumière orange de New Orleans.

C’est aussi un peu nos roots à nous, Français qui avons fondé cette ville. Qu’en disent les Blacks ? On leur pose la question : « Pensez-vous que les Français ont encore un rôle à tenir à New Orleans ? – Ils ont au moins une responsabilité cosmique envers les Noirs qu’ils ont amenés ici. »


Vaudou et compagnies (Ed. Actuel/Panama) de Jean-François Bizot, à paraître le 20 septembre.

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