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Aux racines du groove, Welcome to New Orleans ! Acte I

JFB - 14.09.05

A l'heure des tristes bilans et en attendant la renaissance, retour sur la capitale du jazz : un récit de Jean-François Bizot, extrait de son prochain livre Vaudou et compagnies.

C'était avant l'ouragan Katrina, une ville, un musée vivant de l'histoire des musiques noires. Gospel, blues, jazz, soul, rock'n'roll ou funk, la féconde Nouvelle Orléans a couvé et accueilli toutes ces aventures. Jean François Bizot, alors directeur du magazine Actuel, consacra reportage et documentaire musical à la ville de Buddy Bolden, Jerry Roll Morton, Louis Armstrong, Professor Longhair, Allen Toussaint, Doctor John, Irma Thomas, Ernie K-Doe, Les Neville Brothers ou la famille Marsalis, pour ne citer que quelques figures connues de la "Big Easy".

La ville est aujourd'hui sinistrée: ce récit, dont la publication - le 20 septembre 2005, dans le livre de Jean François Bizot, Vaudou et compagnies (Ed. Actuel/Panama) - était bien entendu prévue bien avant les événements récents, n'en est que plus émouvant. Le voici ici et maintenant .

The Rebirth Brass Band

J’aime les musées vivants. Les endroits qui poursuivent leur histoire à travers les révolutions, qui les digèrent, qui s’en foutent de la reconnaissance, qui vivent à leur rythme et dans les moiteurs de leur équilibre. Indépendance désargentée. Refus du formatage aussi. La Nouvelle Orléans fut la première métropole des Etats-Unis, quand New-York n’était qu’une bourgade.
Comme La Havane, et peut-être Rio, c’est une capitale créole. Parce que toute la culture musicale moderne y a fait des stages de formation. Little Richard et Ray Charles, George Clinton et son Funkadelic, la valse qui danse avec le jazz, le Mardi gras qui laisse pendant trois jours le monde se mettre à poil au bout de Bourbon Street, les premiers deejays comme Daddy O à la fin des années 40.

Kingston, Jamaïque, sa rivale moderne, s’est nourrie du ska, qui lui venait de New Orleans, pour inventer au début des années soixante les sound systems, le dub, le rap (et Colin Powell, oui, celui de la guerre du Golfe et des Bush). Deux villes rétives et pourries d’orgueil. La nonchalante et la violente. Les deux oreilles.

1991. Les voilà qui déboulent, des petits excités qui veulent suer, avec leurs trombones qui se prennent pour une basse funky, des gamins qui chantent éraillé comme Louis Amstrong, des fans qui sautent sur les voitures, cassent les portes et traversent les maisons en emmenant avec eux les familles qui mangeaient de la soul food, le riz créole.

Le Rebirth Brass Band. La renaissance sauvage du jazz à travers la funk, une énergie qui fait sauter au plafond et un sax qui secoue la tête sans la prendre. C’est le buck dancing. Danser sur une fanfare ! À New Orleans ! Que se passe-t-il ? On n’est pas au musée des musiques mortes ? Bonne musique et vraies racines vous sautent au nez à la Nouvelle Orléans. Soul, blues, spiritual, toutes vivantes. Caraïbes, reggae, funk, Neville Brothers. Même les fanfares sont fraîches, elles qui furent, il y a un siècle, à l’origine du jazz. Comme disent les étudiants souffleurs du Rebirth : « Quand on a formé la fanfare, nos copains ont dit : “Ça va pas, la tête ?” Mais on cogne avec la force incantatoire du rap. Du coup, ils dansent sur les racines du rythme. »

The Funky Butt

Il faut l’avoir vécu, dansé sué et plus. Figé sur un compact, il vous manque l’essentiel, cette moiteur de la Louisiane qui décongèle en quatre ou cinq jours le dernier des figés-branchés. La musique peut vous saisir n’importe où, quels que soient vos goûts. Rien de mieux que des petits clubs minables comme le Glasshouse, en plein ghetto, où il fait bon se faire poser devant la porte car la ville, fauchée, peut être violente.
Là où la sueur retombe du toit après s’être évaporée d’une folle danse qui rappelle Hallelujah, le film de King Vidor, ou le Funky Butt Hole, l’un des premiers clubs d’Armstrong sur Basin Street. Funky Butt Hole : « Perle de sueur entre les fesses ». Des géants jouent dans un square pour pas un rond. Rien à voir avec un mythe mangé par les mites.

Fin avril, c’est le festival de jazz. Toutes les musiques de la région, blues, jazz, gospel, Afrique et nourriture, combinés par Kalamu Ya Salaam, l’intellectuel black venu du Black Power, qui en est l’un des programmateurs. « À New Orleans, nous avons toutes les musiques blacks authentiques. D’autres villes ont l’agriculture ou l’informatique, New Orleans a la musique. »
Suivons l’avis de Kalamu. Oublions les buildings pétroliers, les ghettos déglingués appellés ici projects, les interminables faubourgs, oublions même le pays cajun où l’on parle le vieux français et où l’on danse comme en vieux Poitou. Les Neville Brothers ont ramené les projos sur la ville. Le jazz classique y a trouvé sa dynastie avec les Marsalis. U2 y a enregistré, Daniel Lanois et Mink De Ville s’y sont refait une santé.

New Orleans a gardé sa mystique. Deux siècles qu’elle mélange tout, Blancs, créoles, nobles, décatis, vaudous, architecture décadente et réacs. Un siècle qu’elle a inventé la musique black et en a irrigué les États-Unis par le Mississippi qui mène jusqu’à Chicago. « C’est le laisser-faire mambo », vous dira-t-on. The Big Easy, comme s’intitulait le beau film de Jim McBride. Ce genre d’ambiance à la fois lourde et alanguie qu’on ressent à Kingston, Soweto, Abidjan ou Kinshasa. La musique sort de nulle part, du fond de quartiers où les touristes ne se perdent pas : les récompenses sont réservées à celui qui s’aventure et qui sait se faire des amis. New Orleans a préservé sa vérité dans sa misère, son histoire, son orgueil écorné par le temps. Des musiciens géants préfèrent être camionneurs que requins. Logique : le jazz est sorti d’un monde clandestin.

Au fond de cette décrépitude apparente, les pires contradictions. Un ancien grand maître du Ku Klux Klan, David Duke, a failli être élu sénateur de la Louisiane en 1990. Il finira par être gouverneur. En Louisiane, la musique est métisse mais la politique, pas du tout. Les racines, les blanches et les noires, les françaises et les africaines, les bonnes et les pires se sont rencontrées dans la musique. Des enfants noirs de huit ans tapent sur des percus à Congo Square. C’est là que les esclaves ont dansé vaudou les dimanches entre 1810 et 1880 avant que le jazz ne surgisse. Ces minots ont formé un groupe : les Free People of Color, les affranchis, une vieille spécialité locale. Un percussionniste de vingt-cinq ans, Luther, nous parle : « Je suis venu à New Orleans il y a huit ans parce qu’on m’avait dit qu’on pouvait y jouer avec de vrais musiciens. Et je suis toujours là. À Congo Square. Pour ressusciter la tradition de la percussion. Au contact des vieux maîtres qui ont fait naître le jazz et le rhythm and blues. »

A suivre...

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