Mai 68 de RKK


RKK68
Mai 1968 : Rémy Kolpa Kopoul, 19 ans et quelques mois, redouble sa terminale philo. Fils unique, père décédé en 1956, il vit seul avec sa mère, couturière à domicile dans un HLM du 16° arrondissement (ça existe !). Déjà fou de musique, famille communiste mais penchant vers l’ultra gauche, il butine la vie printanière, il bourgeonne entre premières amourettes et manifs. Le drôle de Paris de mai est son terrain d’aventures.

Mai 2008 : Rémy Kolpa Kopoul, “le” RKK de Radio Nova, brasse ses méninges : sur www.novaplanet.com, voici sa chronique au jour le jour, 40 ans pile après, du 3 au 31 mai, avec en contrepoint, les souvenirs de lycéennes du bahut voisin. De petites histoires à l’ombre de la grande, à découvrir au quotidien.

AU JOUR LE JOUR...

Vendredi 17 mai 68

La radio annonce 300 000 grévistes, ça débraye à la SNCF, à la RATP, les métros se font rares, alors on marche, 20 bonnes minutes pour aller à Jean Bapt. J’y retrouve Vania. Le soir, je l’invite chez moi, on se faufile dans le F 3 que je partage avec ma mère. Ouf, elle dort. C’est ma première nuit d’amour, mon “déflorage”. Je suis aux rideaux ! Sauf que le lendemain matin, je bloque ma mère, sur le point d’entrer dans ma chambre. Elle a saisi que je ne suis pas seul, elle part au boulot sans dire un mot, et, contrairement à ce que je craignais, ne me fera pas la morale à son retour. L’esprit libre de 68 l’a saisi ! Je suis fier d’elle. Quant à Vania, je la retrouverai dorénavant dans sa chambre… de bonne, jusqu’à ce qu’elle en soit expulsée par ses patrons quelques jours plus tard et retourne dans son pays. Je la perdrai vite de vue.

Jeudi 16 mai 68

Ca y est, les chaînes de l’Ile Seguin sont arrêtées. On ressort la vieille lune syndicale : quand Billancourt éternue, la France s’enrhume. La contagion est en marche. Le lycée Jean Baptiste Say accueille les travailleurs grévistes qui viennent témoigner devant l’Assemblée Générale ininterrompue, bon, c’est vrai, dans le 16°, il y en a peu ! Parmi eux, trois employées de maison (on ne dit pas « des bonnes » !) qui, lassées de vivre l’enfer au quotidien, se déclarent grévistes ! On imagine le succès de ces filles courageuses qui non seulement refusent de servir leurs employeurs mais en plus viennent témoigner, sous la bannière de la CFDT. Une d’entre elles, Vania, d’origine tchèque, me plaît beaucoup. On discute des heures et des heures.

Mercredi 15 mai 68

Je retourne à la MJC du 16° où je suis animateur (bénévole) depuis 2 ans, j’y organise des concerts de folk (Alan Stivell, Roger Mason) et de jazz (Jean Luc Ponty, Michel Portal, Jeff Gilson, Joachim Kuhn, Daniel Humair...). Le Conseil d’Administration y est tenu, chose incroyable dans le 16°, par le PC ! Tout cela est remis en cause par un noyau d’agités, lycéens, étudiants et animateurs culturels bénévoles comme moi, nous organisons une réunion de dissidence hors les murs chez Violeta, une psychanalyste Brésilienne, sœur d’un opposant à la dictature militaire, Miguel Arraes. On est une trentaine, on va profiter des statuts pour mettre en minorité le PC, prendre le pouvoir... et on décide donc d’occuper la MJC. Les communistes vont être furax et menaceer de nous éjecter manu militari, mais on est résolus à tenir bon : hallucinant, une lutte entre PC et extrême gauche en plein 16° !

Mardi 14 mai 68

Dur réveil de lendemain de marathon, les cuisses sont lourdes mais les nouvelles du matin sont stimulantes : les grèves ouvrières s’étendent, Sud Aviation à Bouguenais, près de Nantes, est occupé, l’usine de Cléon (Seine Maritime) donne le signal de l’arrêt des chaînes à Renault. Au lycée Jean Baptiste Say, base des lycéens grévistes du 16°, on organise l’occupation 24 h / 24 avec tour de garde et stockage de manches de pioche pour contrer une éventuelle attaque facho, notre obsession récurrente, en fait, il n’y en a qu’un qui vient nous narguer, mais ça ne va pas plus loin, il nous mate depuis le trottoir d’en face ! Incroyable, les réacs font profil bas ! Entre garçons et filles, c’est une fraternisation inédite. Dominique se rappelle : « Au café Le Jean Bart, près du lycée La Fontaine, on se retrouve souvent avec des copains et Paule, mon amie. Ils nous payent à boire et des sandwichs pour qu’on leur raconte nos histoires d’amour ». Partout, dans les salles, les couloirs, sur le trottoir, ça tchatche comme jamais. Ils sont rares, les profs irréductibles qui s’obstinent à faire cours. Pour rien, d’ailleurs, les élèves anti-grève sont bouclés à la maison par les parents paniqués. En face de Jean Bapt, le lycée occupé, un couple de clochards fait la manche. On leur donne à manger. Ils deviennent nos « camarades », un peu anars, donc dignes d’un immense respect.

Lundi 13 mai 68

Pompidou, 1° ministre, annonce la réouverture de la Sorbonne. On prend ça pour la 1° victoire de la journée. Dès le matin, sous un soleil radieux, on a rendez-vous devant Claude B., il y a encore des profs qui font cours. Paule, lycéenne de La Fontaine, harangue les élèves, le poing levé : « un facho a voulu me gifler. Un grand type brun s’est interposé et s’est battu avec le facho. Il était beau, on l’appelait « le mec vert » à cause de sa gabardine de l’armée et de son teint un peu olivâtre. Quelques jours après on était amoureux”. On se retrouve à Jean Bapt d’où on part en métro à quelques centaines pour retrouver le cortège central, départ Gare de l’Est. J’avais déjà connu quelques manifs contre la guerre au Vietnam, mais là, ça s’annonce colossal ! On est “canalisés” par les gros bras de la CGT, parfois, ça frotte. On les déborde par les trottoirs. On attend des heures sous le cagnard, les bruits les plus fous circulent, 200 000, 500 000, 1 million, on n’en revient pas. La solidarité des “prolos” nous impressionne même si on se méfie de la récup’. On traverse la moitié de Paris jusqu’à Denfert Rochereau « A bas la répression », « CRS SS », ils se sont fait discrets. Notre banderole « Etudiants, lycéens, ouvriers tous unis » signée Les lycées du 16°, fait un tabac, on nous acclame ! Dominique, la lycéenne de La Fontaine, se souvient : « Je comprends peu à peu qu’on va tout changer, que la société va devenir juste et tout ça grâce à nous et à nos camarades ouvriers. J’en suis bouleversée. C’est magnifique . On passe devant la prison de la Santé « Libérez nos camarades ! », on crie. Un petit paquet atterrit à nos pieds, le type s’appelle « Tony Dallas », je m’en souviens. Il voudrait correspondre avec nous. C’est formidable. On ne lui a pas écrit… Le soir, je rêve que ça dure toujours. Fini les cours, fini les profs, c’est trop beau ». Les syndicats ouvriers appellent à la dispersion, des étudiants et lycéens narguent les flics, commencent à dépaver. Je rentre, mort de fatigue plus que convaincu par les syndicats ouvriers.

Dimanche 12 mai 68

Déjeuner en famille, chez mon oncle et ma tante. Gros débat. Mon oncle, petit entrepreneur (dans le prêt-à-porter) et compagnon de route du PC, a du mal à comprendre cette déferlante étudiante et lycéenne, même s’il est quelque peu rassuré par l’appui du mouvement ouvrier. Il faut dire que Duclos, le leader du PC, fustige Cohn Bendit, « cet anarchiste juif allemand » ! Alors, on discute fermement, lui et moi, ma grand-mère russe et bolchevik essaie la conciliation, ma mère me soutient… du regard. Je me surprends à argumenter pied à pied, du haut de mes 19 ans. Mais ça reste correct. Chez Dominique Simonnot, la famille est divisée : « Ma mère à moi, j’en suis fière, la nuit, elle se balade au milieu des barricades, tandis que mon père hurle contre ces crétins. Un jour, il me sort, toi et tes connards, vous défendez le Fatah, j’ai dit, oui et alors ?, à l’époque j’ignorais jusqu’à l’existence du Fatah, tu sais qu’ils veulent détruire Israël, m’a dit mon père. J’ai haussé les épaules d’un air intelligent ». Ainsi vont les familles en mai 68.

Samedi 11 mai 68

On se retrouve à Jean Baptiste Say, notre base arrière. A la fois effrayés et exaltés par les émeutes urbaines, les barricades. On dévore les journaux, stupéfaits de l’ampleur des émeutes. France Soir titre « Désolation au Quartier Latin ». Ca sent la manip’ pour faire peur aux Français. On se compte, on mettra 2 jours à se retrouver, quelques-uns ont été arrêtés, d’autres blessés. Un comité de coordination est élu dans la journée . On prépare la grande manif du 13 mai, celle qui annonce la jonction avec les syndicats ouvriers solidaires. On prépare tout, banderoles, service d’ordre inter-lycées.

Vendredi 10 mai 68

Dès le matin, on part de Claude Bernard en manifs, drapeaux rouges en tête, direction La Fontaine. Récit de l’intérieur par une lycéenne d’alors, Dominique Simonnot, à peine 16 ans : « j’ai dit à une amie qu’on devrait organiser un grand chahut. – Patience, on aura mieux que ça, tu vas voir…, m’avait mystérieusement répondu cette copine militante d’extrême gauche des Comités Vietnam, elle en connaissait un rayon. Moi, je n’y connaissais rien. J’ai attendu. Les garçons de Claude B. déboulent devant notre lycée à crier « Libérez La Fontaine ». Nous voilà, quittant les cours, dévalant les escaliers et frappant aux grandes portes fermées, Laissez nous sortir !. On a tellement tapé, qu’ils ont ouvert. On s’est retrouvé en blouse beige au milieu des garçons ! Je sais que ceux de Claude B. se vantent de nous avoir libéré. A mon avis, c’est faux, on s’est libérées nous-mêmes. L’histoire nous rendra justice un jour ». On monte à 400 jusqu’à Jean Bapt, puis à Molière (filles), direction, Jeanson de Sailly (garçons), le pas est vif, on a peur d’une contre-manif d’Occident, de grandes bourgeoises se signent devant les drapeaux rouges. Dominique raconte : « Je ne comprends pas grand chose, sinon rien, sauf cette délivrance, cet enthousiasme. C’est la liberté ! Sur le trajet du cortège, on nous siffle depuis les balcons, des automobilistes furieux essayent de nous barrer la route. L’un me fait tomber sur son capot et roule. Je salue mes copains , poing levé; je suis fière ». A Jeanson de Sailly, on ne fait pas débrayer grand’ monde. On part tous en cortège l’après-midi, direction Denfert Rochereau grossir les rangs des étudiants, au Luxembourg s’annonce la nuit des barricades, notre groupe de lycéens est dispersé, c’est chacun pour soi, ça charge et contre-charge rue Gay Lussac, on n’y comprend rien. Je rentre par le dernier métro. Ma mère, qui écoute les récits des émeutes à la radio, est paniquée. Quelle journée !

Jeudi 9 mai 68

A Claude B., les cours ont encore lieu, avec effectif réduit, on a décidé d’aller causer aux profs, celui de philo (qui avait supervisé mon exposé du 3 mai), est sympathisant, il nous encourage, le prof de maths, même pas la peine, il nous traite de branleurs. AG dans la cour, on est 200, c’est déjà mieux, on vote la grève. Re-réunion à Jean Bapt, on crée des commissions, répression (des lycéens qui étaient la veille au Quartier Latin nous font des récits apocalyptiques des violences), liaison avec les étudiants, coordination lycéenne et… nettoyage, pour garder le bahut propre ! Hi ! hi ! On prépare aussi la (grosse) manif qui s’annonce pour le lendemain. On décide de partir de Claude B, de remonter tout le 16° jusqu’à Janson de Sailly, le plus huppé de tous les lycées parisiens.

Mercredi 8 mai 68

Je fonce à la MJC du quartier où je suis animateur (bénévole) depuis 2 ans, j’y organise des concerts de folk (Alan Stivell, Roger Mason) et de jazz (Jean Luc Ponty, Michel Portal, Jeff Gilson, Joachim Kuhn, Daniel Humair...). La structure de direction, le Conseil d’Administration, y est tenu, chose incroyable dans le 16°, par le PC ! Ce soir, il y a ciné club, c’est « Que viva Mexico » d’Eisenstein. Après le film, débat houleux, les militants du PC traitent les étudiants et lycéens de petits bourgeois réacs. On est à deux doigts de se foutre sur la gueule !!! On ne va pas se laisser traîner dans la boue, les opposants prennent date pour se réunir hors les murs. Un putsch, en quelque sorte.

Mardi 7 mai 68

On se réunit avec les CAL de quelques bahuts du 16°, on se retrouve à Jean Baptiste Say (garçons), c’est le plus central et aussi le moins rupin du 16° (tout est relatif).

Une poignée de filles du lycée Molière se joint aux garçons occupants. A Jean Bapt comme à Claude B ou Molière, beaucoup de parents ont cloîtré leurs enfants à la maison, pour éviter la contamination… des idées !

Le soir, encore manif, cette fois aux Champs Elysées, ma mère fait partie des rares parents qui ne font pas la morale (voire plus) à leurs rejetons lycéens, mais elle m’interdit d’aller aux manifs, alors, j’invite chez moi un petit groupe de lycéens, On commente les nouvelles, ça cogne au Quartier Latin.

Lundi 6 mai 68

On se retrouve dès le matin, dans le hall d’entrée. Oh, pas la majorité des élèves, on est dans le 16° ! Mais à une cinquantaine, tout de même !

On se dit qu’il faut être solidaires des étudiants. Rendez-vous dans la cour après le déjeuner. Il y a bien une centaine d’élèves, surtout des terminales. Un élève de philo arrangue la (petite) foule, allez, on va occuper le bureau du protal… qui n’est pas là. On déboule sous les yeux ahuris des surveillants, on s’installe par terre ou dans les fauteuils en skaï. On n’a pas de cahier de revendications, on est solidaires des étudiants, point final. C’est entre un monôme et une manif’.

Le protal débarque en catastrophe, il est sidéré, et nous aussi, de notre audace. Voilà, on est en grève. Plus il essaie de parlementer, plus on reste. On décide de former un Comité d’Action Lycéen (CAL), comme ça se passe ailleurs. Le protal bat en retraite, du coup, on évacue son bureau.

On finit dans un troquet, on n’est pas trop rassurés, on craint une attaque des fachos d’Occident, qui ont des sympathisants dans le bahut. Le soir, il y a manif’ étudiante, peu d’entre nous vont au Quartier Latin. Re-session infos le soir sur Europe 1. Ma mère ne dit plus rien. Je la sens angoissée mais néanmoins solidaire.

Dimanche 5 mai 68

Je suis toujours pendu au téléphone, ma mère râle. Des nouvelles du lycée la Fontaine voisin, chez les filles, par la frangine d’un élève de Claude B. : là-bas, c’est encore pire que chez nous, question discipline : blouses beiges et roses en alternance, tous les 15 jours, avec noms brodés en rouge et la classe en haut à droite, pantalons interdits sauf l’hiver, mini-jupes et maquillage prohibés.

En bas des escaliers, le matin, la Directrice, qui mate les tenues. Les filles aussi voudraient faire quelque chose. En attendant, je bachotte mais j’ai la tête ailleurs, j’essaie d’imaginer comment on va s’y prendre pour montrer notre solidarité aux étudiants, demain matin au bahut.

Samedi 4 mai 68

Au téléphone, avec quelques copains de classe du Lycée Claude Bernard (garçons), ça discute ferme des évènements de la veille.

Il faudrait faire quelque chose au bahut pour soutenir les étudiants, mais quoi ? Autant dire qu’on risque d’être minoritaires, que les fachos vont nous tomber dessus. Par contre, on fait une mini-liste de profs qui pourraient nous soutenir.

Rendez-vous le lundi matin. Ma mère peste, je squatte le téléphone, surtout, elle s’inquiète de me voir mêlé à cette agitation. Je piaffe à l’idée de m’y plonger, en attendant, au lieu faire le fier et de refuser d’argumenter, je lui explique que moi aussi, l’an prochain, je serai étudiant (enfin, si je décroche mon bac) et que je suis concerné. Mmm… Elle est dubitative.

Vendredi 3 mai 68

RKK68

Terminale philo, au lycée de garçons Claude Bernard (Claude B). Ce matin, c’est « le » grand jour, je rends mon exposé en cours de philo. Le thème : morale et marxisme, ou comment concilier les extrêmes. Hou ! hou ! Pour ça, j’ai potassé le philosophe US Herbert Marcuse.

Risque de chahut, le thème n’est pas «tendance dans le 16° ! Je débite mes conclusions, le prof s’intéresse, me relance, heureusement, au fond de la salle, chez les chahuteurs, ça roupille. Et le facho de service ne s’est pas réveillé. A la fin de l’exposé, j’ai droit aux félicitations du prof. Ce qui me vaut le persiflage d’un boutonneux, « fayot ». Pfft ! Je biche, j’ai mené mon exposé jusqu’au bout, en territoire ennemi.

Je pense au bac, dans un mois et des broutilles, à part l’exposé, je suis à la bourre. Le soir, à l’heure du souper, les nouvelles à la radio : les cours restent suspendus à l’université de Nanterre, l’effervescence se propage à la Sorbonne qui est fermée par ordre du Rectorat. Premiers heurts étudiants / flics au Quartier Latin.

Ca bastonne ! Le soir, j’écoute les reportages sur Europe 1 en direct de la rue, ce qui énerve ma mère, dont le poste est immuablement réglé sur Radio Luxembourg (plus tard RTL).