| Vendredi 1er juin 68 | |
On se réveille avec la gueule de bois, à cause de ces Gaullistes hargneux et revanchards qui remontent les Champs Elysées. Mais, même si Mai 68 est déjà révolu (on est le 1° juin !), la lutte n’est pas (encore) en berne. Les milliers d’usine sont occupées et… les bahuts du 16° aussi !!! la France reste paralysée. Les lendemains qui chantent (et parfois déchantent) : - La radio et la télé d’état sont quasi-muettes ou aux ordres. Durant 7 jours, on fait symboliquement le tour de la Maison de la Radio voisine, c’est l’opération Jéricho. Avant des centaines de licenciements. - On garde le pouvoir à la MJC du 16°, dernier vestige d’une lutte de 45 jours ! Le PC local se fait tout petit. Les crédits de l’année suivante vont se faire rabougris - Le 11 juin, la Sorbonne est définitivement évacuée. Le mouvement étudiant s’effiloche, les Comités d’Action Lycéens se tirent le bourre. L’occupation de Jean Baptiste Say touche à sa fin, vers le 20 juin. - Fin juin, les élections législatives se transforment en vague bleue, u n raz-de-marée réac. On n’a pas fini de nous faire payer Mai 68. - Le Bac sera t’il sauvé ? Tiens, on l’avait oublié, celui-là. Finalement, il a lieu, uniquement à l’oral, vers le 10 juillet (un cas unique dans l’histoire du bac !). Et je m’en tire, miraculeusement, avec une mention « assez bien ». - En août, je pars en vacances au Portugal, vieille dictature fasciste sous le joug de Salazar. Avec ma collection de journaux de mai (Action, par exemple), je fais un tabac chez les étudiants lisboètes avides de voir et de savoir. - Les lycéennes de La Fontaine, Dominique et Paule, sont virées du bahut. Dominique s’inscrit ailleurs, Paule passe le bac seule, en candidate libre, les deux sont reçues, Dominique deviendra journaliste (Libération, puis, jusqu’à aujourd’hui, Le Canard Enchaîné), Paule, elle, sera avocate. - Maman va devenir vendeuse dans un magasin de déco. Elle restera très compréhensive avec mes frasques politiques, envoyant bouler les flics quand ils viennent perquisitionner notre domicile, que je quitterai en 73. Elle mourra en 88, non sans que je lui ait fait découvrir le Brésil. - A la rentrée, je m’inscris à la toute nouvelle Fac de Vincennes, en construction dans le bois du même nom. Je retourne à l’amphi Richelieu de la Sorbonne où ont lieu les bordéliques AG du Comité d’Action. On va inaugurer les nouveaux locaux le 28 novembre. On erre, perdus, dans le bois de Vincennes, à la recherche des bâtiments. Ce sont les putes qui nous mettrons sur le (droit) chemin. Parmi les premiers arrivants, Michel Foucault, Fran !çois Chatelet, Gilles Deleuze, Glucksmann. Je choisis mon camp, celui des maos de la Cause du Peuple. Je vais laisser un temps de côté les concerts (c’est mal vu par les chefs !!!) mais enrichir ma discothèque avec moult disques « tombés du camion » ! - Cinq ans d’agitation mao à plein temps, six mois d’ouvrier imprimeur (plus 3 mois d’occupation contre la fermeture !), les Comités de soldats en Allemagne, puis la création de Libération, rubrique musique dès 75. Bien plus tard, de la programmation de festivals, de la télé, de la prod de disques, du DJ’ing, de la radio, beaucoup de voyages, surtout au Brésil, des amours (mais pas d’enfants !). - En mai 68, J’aurai appris à formuler mes idées, à parler en A. G., à manier l’art de la rhétorique, je n’ai pas jeté UN pavé mais j’ai perdu ma virginité. Et je gagnerai une devise : « Mao un jour, mambo toujours !!! ». |
| Jeudi 31 mai 68 | |
Le mois de mai s’achève et on n’a rien vu passer. Avant-hier les syndicats ont repris la main et voilà que De Gaulle, qu’on croyait à la dérive, revient à plein gaz d’une courte retraite en Allemagne. Il semblerait même que ses partisans, qui se terraient depuis au moins 15 jours, sont décidés à donner de la voix ce soir, on parle d’une manif aux Champs Elysées. Malraux, de sa voix chevrottante, galvanise déjà les foules. de droite. Et pourtant, la France est au point mort et on ne voit pas arriver le fiasco. Pas encore ! Le Comité d’Action de la MJC occupée a prévu de pique-niquer sur place. Les déchus du PC ont tenté de poser des verrous neufs, mais ils sont tombés sur quelques membres du comité d’occupation, allez ouste, les bouffons, ça s’échauffe, on évite de peu la baston. Décidément, la guéguerre du 16° continue entre les communistes et l’extrême gauche. Le calme revenu, on discute entre nous de la situation, ça ne sent pas l’essoufflement, on dirait que c’est parti pour durer. En sortant, on croise par grappes de drôles de loustics, pas de la première jeunesse, cravatés, de toute évidence, ils se dirigent vers les Champs… Elysées. On les vanne ostensiblement. Dominique raconte : « ce sont les Gaullistes qui défilent, en chantant à gorge déployée la Marseillaise. Mon père y va. A la maison, on s’est moqué de lui, avec ma mère et mes deux sœurs. N’empêche, ça fait drôle de voir la rue, notre rue, envahie par les réactionnaires… ». Ce n’est que le soir qu’on va prendre mesure de cette marée humaine. Le sursaut des Gaullistes sur les Champs Elysées est en marche. 1 million. La claque. Ca chlingue ! Drôle de final pour un mois si intense. Le joli mai tire sa révérence. Et moi aussi, ou presque… Demain, j’accélère le temps. Je vous raconte, juin, puis l’été, enfin l’automne. 7 mois en un jour ! |
| Jeudi 30 mai 68 | |
On s’est donné rendez-vous à la porte de st Cloud pour une distribution de tracts et une vente d’Action sur le marché : « Soutenez les lycéens et les étudiants ». Certaines ménagères sont véhémentes, elles voient du Moscou partout. Pourtant le journal Action n’est pas l’étendard du PC, mais il agite une pensée beaucoup trop libertaire pour des esprits étriqués. Paule, lycéenne de 1° à La Fontaine : « que de discussions chez moi, petit à petit, mes parents ont évolué et commencent à nous mieux comprendre. Pas comme la mère de Laura, une copine, elle pousse des hurlements contre le mouvement. Elle est très dure et méchante avec sa fille, et répète sans cesse « vous ne comprenez pas, je suis la fille d’une pauvre paysanne », moi, je lui rétorque « vous trouvez normal d’avoir tant souffert sans vous révolter ? ». Une rombière passe en maugréant avec son cabas, « vous méritez qu’on vous envoie la troupe ! ». Retour à Jean Bath, De Gaulle a tenu le Conseil des Ministres. Intermède comique, un élève surgit avec une petite liasse, récupérée Dieu sait ou : « qui veut des billets gratis pour Roland Garros ». C’est à ¼ d’heure à pied du bahut ! Nous voilà partis, moi, au bras d’Eva, une lycéenne de Molière connue la veille. On arrive, Eh oui, les Internationaux de France sont bien le seul événement que Mai 68 ne perturbe pas, il paraît même que l’édition 68 sera la meilleure depuis 10 ans ! On se retrouve dans le court central, tout en haut. C’est l’Australien Ken Rosewall au service, un artiste, c’est d’ailleurs lui qui gagnera le trophée. A vrai dire, je suis plus occupé à flirter avec la plantureuse blonde de Molière qu’à admirer les balles liftées ou le service implacable de Rosewall. Merci Roland Garros, je me fais déjà le travelling de la nuit à venir quand, dans les travées, elle tombe sur… son frère : « Euh,… bonjour… bon… Eva… salut… à la prochaine ». Retour piteux à la maison, ma mère me trouve maussade. Elle s’imagine que c’est la ferme reprise en mains de De Gaulle qui me sape le moral. Si elle savait… |
| Jeudi 30 mai 68 | |
On s’est donné rendez-vous à la porte de st Cloud pour une distribution de tracts et une vente d’Action sur le marché : « Soutenez les lycéens et les étudiants ». Certaines ménagères sont véhémentes, elles voient du Moscou partout. Pourtant le journal Action n’est pas l’étendard du PC, mais il agite une pensée beaucoup trop libertaire pour des esprits étriqués. Paule, lycéenne de 1° à La Fontaine : « que de discussions chez moi, petit à petit, mes parents ont évolué et commencent à nous mieux comprendre. Pas comme la mère de Laura, une copine, elle pousse des hurlements contre le mouvement. Elle est très dure et méchante avec sa fille, et répète sans cesse « vous ne comprenez pas, je suis la fille d’une pauvre paysanne », moi, je lui rétorque « vous trouvez normal d’avoir tant souffert sans vous révolter ? ». Une rombière passe en maugréant avec son cabas, « vous méritez qu’on vous envoie la troupe ! ». Retour à Jean Bath, De Gaulle a tenu le Conseil des Ministres. Intermède comique, un élève surgit avec une petite liasse, récupérée Dieu sait ou : « qui veut des billets gratis pour Roland Garros ». C’est à ¼ d’heure à pied du bahut ! Nous voilà partis, moi, au bras d’Eva, une lycéenne de Molière connue la veille. On arrive, Eh oui, les Internationaux de France sont bien le seul événement que Mai 68 ne perturbe pas, il paraît même que l’édition 68 sera la meilleure depuis 10 ans ! On se retrouve dans le court central, tout en haut. C’est l’Australien Ken Rosewall au service, un artiste, c’est d’ailleurs lui qui gagnera le trophée. A vrai dire, je suis plus occupé à flirter avec la plantureuse blonde de Molière qu’à admirer les balles liftées ou le service implacable de Rosewall. Merci Roland Garros, je me fais déjà le travelling de la nuit à venir quand, dans les travées, elle tombe sur… son frère : « Euh,… bonjour… bon… Eva… salut… à la prochaine ». Retour piteux à la maison, ma mère me trouve maussade. Elle s’imagine que c’est la ferme reprise en mains de De Gaulle qui me sape le moral. Si elle savait… |
| Mercredi 29 mai 68 | |
Aux infos du matin, c’est la nouvelle réjouissante de la veille au soir : Daniel Cohn Bendit expulsé en Allemagne par le Ministre de l’Intérieur Christian Fouchet est revenu clando à la Sorbonne, il a tombé la perruque dans le grand amphi, déclenchant au moins cinq minutes de clameur frondeuse. Retour au lycée occupé. Il règne une drôle d’ambiance, d’abord le PC et la CGT battent le rappel pour une grosse manif le soir même, ils viennent distribuer leurs tracts jusque devant le bahut. Comme pour faire la nique au rassemblement de Charléty avec Mendès France, deux jours avant. Ca sent la magouille politique. D’ailleurs les CAL ont voté la non-participation. Et puis il y a une sorte de flottement du côté du pouvoir. Combat, le quotidien plutôt frondeur, titre « De Gaulle harcelé ». Dans l’après-midi, alors qu’on musarde dans le square proche de Jean Bath, un prof gréviste vient nous prévenir des nouvelles qu’il a reçu de son syndicat. De Gaulle aurait annulé le Conseil des Ministres et quitté Paris. Tout de suite, montée de parano, « et si c’était pour nous envoyer les militaires ? ». Grande discussion, est-ce qu’il faut s’armer ? comment ? Se coucher devant les portes des casernes ? Discussions à n’en plus finir, au bout du compte, on est démunis. La coordination des CAL ne répond pas. Le soir, manif des syndicats et partis de gauche, 300 000 personnes à Paris, sans les lycéens ni les étudiants du mouvement. Et de retour à la maison, on a tous l’oreille rivée au transistor. La rumeur enfle : De Gaulle serait parti en Allemagne, auprès des forces françaises. En fait, on le saura le lendemain, il est déjà de retour. La nuit est lourde, l’orage gronde. |
| Mardi 28 mai 68 | |
Assemblée générale de tous les lycées du 16°, à Jean Bath, dans la cour. On sent une tension qui monte. Un premier orateur extérieur est applaudi, il est un représentant du comité de grève de l’ORTF et vient de la Maison de la radio voisine expliquer la lutte de l’audiovisuel. C’est vrai que la télé et la radio de l’état en grève, ça jette. Syrtout que parmi les milliers de grévistes, il y a parmi les grévistes Michel Honorin (grand reporter), Maurice Seveno (présentateur du journal), Frédéric Pottecher (chroniqueur judiciaire), Maurice Cullaz (le jazz), Roger Couderc et... Thierry Roland (sports). ils seront tous virés en juin après 70 jours de grève pour... compression de personnel. Second invité à prendre la parole, un jeune ouvrier de Renault, l’usine de la cité voisine, Boulogne Billancourt. Un prolo de Renault dans un lycée du 16°, rendez-vous compte ! Il raconte le travail sur les chaînes dans un silence absolu et nous invite à venir aux portes de l’usine apporter notre solidarité. On torche un tract de soutien et nous voilà partis à une bonne centaine, en manif, avec nos tracts signés Comité d’Action Lycéen du 16° ! Arrivés à la porte, face-à-face tendu avec les prolos, bien encadrés par la CGT, qui ont tendance à considérer les lycéens (du 16° en particulier !) comme des branleurs donneurs de leçons. Désillusion assez rapide, on bat en retraite avant la castagne, retour piteux au bahut. La solidarité ouvriers/ lycéens, c’est pas si simple… Certains lycéens répondront à l’appel des mouvements maoïstes pour soutenir les ouvriers de Renault Flins dans les Yvelines, affrontements violents du 7 au 10 juin qui aboutiront à la mort de Gilles Tautin. |
| Lundi 27 mai 68 | |
Aux infos du matin, on ne part que du marathon de Grenelle, l’accord qui s’est conclu la nuit même entre gouvernement et syndicats. Sans imaginer un instant que le nom de la rue du Ministère du Travail (rue de Grenelle) va donner son nom à toute négociation significative, et oui, un « Grenelle ». OK, le pouvoir lâche sur le SMIG, + 35 %, mais au bahut, on pense plutôt que ça sent la trahison des luttes, la magouille. On retourne chacun dans nos lycées respectifs. Dominique : « A La Fontaine, pendant ce temps, il nous faut obtenir des avancées, une salle pour notre comité d’action lycéen, le CAL. C’est la salle 100, on peut même y fumer, et plus de blouse…. Quand je pense qu’il y a même pas un mois, en bas des escaliers, le matin, la Directrice, matait nos tenues, blouses beiges et roses en alternance tous les 15 jours avec les noms brodés en rouge et la classe en haut à droite ; minijupe et maquillage prohibés, pantalon interdit sauf l’hiver. Rien que pour un jean’s, j’ai été convoquée et renvoyée chez moi ». En fin de journée, on s’enfourne à une bonne vingtaine dans le PC, direction porte de Gentilly. Là, au stade Charléty, est réuni tout ce que la gauche compte de partis, syndicats, mouvements et groupuscules… sauf le PC et la CGT, copieusement hués par des dizaine de milliers de manifestants. Au pied de la tribune, on aperçoit Mendès France, une des rares figures de gauche qui inspire le respect. Un militant l’apostrophe, « Vas-y, Mendès, y’a plus qu’à pousser le grand Charles (De Gaulle) pour prendre sa place ». Pas si simple ! Ce soir, il n’y aura pas de baston. Du haut de nos 20 ans, le pouvoir vacille mais ça donne le vertige ! |
| Dimanche 26 mai 68 | |
Le déjeuner du dimanche avec ma mère,c’est sacré, rien ne peut le zapper, même pas … mai 68. Aujourd’hui, ma grand-mère Nadia (la mère de mon père) a traversé Paris (il y a encore des bus) pour se joindre à nous. Elle est née en Lituanie, de famille juive russe, comme mon grand-père Israël que pourtant elle a rencontré à Paris. Une vie entière dédiée au communisme, plus russophile que militante PC (grand père a même été en taule avec Lénine avant la révolution russe !). Mamie est indéflectiblement gaie, elle chantonne tout le temps, et pratique l’œcuménisme de gauche. Loin d’endosser le discours réac du Parti, elle revit l’ambiance révolutionnaire, voire insurrectionnelle, ça la rend carrément euphorique, « pourquoi se bagarrer, dans la révolution, il a de la place pour tout le monde ! ». Avec ma mère, on se regarde, ébahis, quel tonus, mamie. L’après midi,je retrouve un groupe de lycéens, cap sur la Sorbonne, occupée depuis plusieurs jours. Dominique raconte : « Pour aller à l’Odéon ou à la Sorbonne, rien de plus facile ! A trois sur une mob, en stop ou en grillant le métro, quand il n’est pas en grève. Là, on écoute des discours et des disputes enflammés. La parole y est permanente, les discussions entre cultureux sont toujours plus bouillonnantes. C’est dur à suivre, mais, c’est sûr, la Révolution s’approche ». On se dit que pour prendre la parole dans la cour du bahut, ça va encore, mais pour l’Odéon, on est pas mûrs. Finalement, c’est du théâtre, tout ça. On croise Jean Louis Barrault au bras de Madeleine Renaud, on les salue respectueusement, on est impressionnés. Je repense à ma grand mère, j’aurais dû l’emmener. |
| Samedi 25 mai 68 | |
L’occupation de Jean Bath a créé un noyau à géométrie variable, qui part ensemble aux manifs (on se perd immanquablement à la première charge de CRS !). Paule, en 1° à La Fontaine, témoigne: « Avec Dominique on passe du Beatles fan club à la Révolution ! Tout de suite c’est la fête permanente, non stop. On en profite au maximum, du moins nous, une dizaine de filles de La Fontaine. Chacune de nous se met à coucher avec des garçons, ça aussi c’est une révolution, on ne doit pas rester vierge en mai 68 ! Et puis, nous sommes si fières de déplaire à tous ces gens ! Il y a pénurie de tabac, on achète des P4, ces clopes faites des rebuts et qui coûtent 18 centimes le paquet de 4 ». Et puis il y a les boums, chez Ben, chez Jean Louis et chez Rémi (l’autre, avec un « i », beau gosse, le chouchou de ces demoiselles !). Au fait, la musique, dans tout ça ? Avec cette agitation frénétique, les slogans ont pris le pas sur la mélodie, de plus, j’ai largué les nouveautés, et puis, les concerts sont largement annulés. Alors je déboule chez Rémi avec mes 45 tours, mon kif, c’est la soul music, tout mon argent de poche passe aux dernières galettes Stax, feu Otis Redding (que j’ai vu à l’Olympia en 67, l’extase !), Sam & Dave, Eddie Floyd, plus du James Brown, Ike & Tina Turner, Howard Tate , Johnny Taylor... DJ de boum (20 ans avant d’officier aux platines !), ça donne un prestige sérieux avec les filles, un « It’s a man’s man’s world » du Godfather, c’est torride pour emballer. On rentre à pied, généralement à l’aube en petite bande, «ce n’est qu’un début, continuons le combat », chuuuut ! le 16° dort. |
| Vendredi 24 mai 68 | |
En fin d’après-midi, soleil radieux, on musarde à la terrasse du Jean Bart, en face de La Fontaine. Ce soir, il y a manif à la gare de Lyon, ça se radicalise et en même temps, ça sent l’apogée du mouvement mais je suis un peu rafraîchi par mon passage à Beaujon, je n’irai pas. On est toute une bande à siroter nos diabolos autour du transistor, De Gaulle, de retour de Roumanie, va parler. Il ne lâche rien et condamne “la chienlit”, dans la rue. « La chienlit, c’est lui ! » on répond tous. Quelle rigolade ! Pas possible, on le croyait déjà au bord de la démission. On hue... le poste de radio. Un petit noyau de filles présentes décide de tracer vers la Gare de Lyon. Paule, élève de 1° à La Fontaine, le lycée d’en face, raconte : « Beaucoup de parents ont évacué leurs enfants vers les maisons de campagne ou les ont bouclés à la maison. Certaines filles arrivent à tromper la vigilance familiale. Mes parents sont très stricts, moi je m’en sors en partant de la maison dès le matin habillée avec le tailleur et les escarpins vernis de ma grande sœur Thérèse pour qu’ils ne sachent pas que je vais aux manifs. j’ai caché un jean dans mon cartable, je suis vacillante sur les pavés, avec mes talons… Un soir sur deux, je raconte que je dors chez Dominique, c’est comme ça que je peux aller sur les barricades, le soir… mais pas trop tard ! ». Moi, ce soir, je rentre à la maison. Entre le bahut occupé, la MJC, les manifs et les distributions de tracts, je ne suis plus beaucoup à la maison. Je m’oblige à, selon le jour, déjeuner ou dîner avec la mère, elle se fait déjà assez du mouron comme ça, même si elle ne le montre pas ! Depuis l’épisode de l’arrestation, elle revendique presque mon engagement, je l’ai entendu raconter fièrement mes frasques à mon oncle au téléphone, lui qui me prend peu au sérieux avec mes idées gauchistes ! Alors, je décris à ma mère mon quotidien de la veille, enfin, ce qui est avouable… pas jusqu’aux amourettes ! |
| Jeudi 23 mai 68 | |
Retour à Jean Bath occupé, où on s’inquiétait de mon absence. Je ne sais pas comment, mais hier soir, on a su que j’étais au ballon. Un compagnon de « captivité » qui m’aurait vu de loin ? Allez savoir…5 fois, 10 fois, 20 fois, je dois raconter l’épisode. On peste avvc moi contre les CRS, on compatit, aujourd’hui, j’ai un diplôme de martyrologie… Mais au fond, je ne suis pas très fier de moi, me faire serrer, comme un bleu… D’ailleurs, un de ceux qui se prennent déjà pour de révolutionnaires professionnels se paie ma tête tout en faisant la leçon à l’assistance : « il faut toujours descendre une station avant ou une station après ». Il a raison, le con ! Pendant ce temps, Dominique, notre lycéenne de La Fontaine, s’agite la journée et rêve le soir : « Si, le jour, il est facile de s’échapper de la maison, le soir, c’est presque impossible. Je dois me contenter des récits des camarades. Les barricades, les pavés, le feu, les flics, les coups et surtout Beaujon, le centre de rétention. Je le saurai plus tard, beaucoup de fanfarons se vantent d’exploits imaginaires. Je les comprends, on les admire tant ! L’un en particulier, qui se fait appeler « Le Che »… Mais qui perd son immense aura, lorsque des cigares qu’il a volé à mon père tombent de sa veste… Voler c’est normal, c’est même bien et avec mes amies, nous volons depuis longtemps, mais dans les magasins. Fébriles, des mères remplissent les baignoires de denrées absurdes. Du sucre, de la farine, de l’huile. On ne sait jamais, on peut manquer. On se moque d’elles ». Ma mère, de ce point de vue, ne panique pas. Aucun stock à la maison... |
| Mercredi 22 mai 68 | |
Dur, le réveil à Beaujon, on nous laisse moisir, pour tromper l’ennui, on entonne l’Internationale, la seule chanson qui fasse la quasi-unanimité, un compagnon de geôle essaie de nous apprendre du plus pointu, genre la Varsovienne, là, ça coince. Les CRS viennent faire chanter les matraques sur les barreaux pour nous faire taire, vu que ça se répand de cellule en cellule. ils sont aussi jeunes que nous, et nerveux, avec ça ! On a l’impression que la peur est dans leur camp. Je ne pensais pas que l’enfermement serait-il d’un jour, me rendrait si philosophe. A 17h, un flic en civil gueule « Kolpa Kopoul », merde, qu’est-ce que j’ai fait ? « - Oui, m’sieur, c’est moi ». – Eh ben mon garçon, on tient à toi, dehors, mais tu ne vas pas sortir plus vite pour autant ! ». Je n’en saurai pas plus, il tourne les talons.Vers 20h, ils commencent à nous larguer, par petits groupes pour éviter… la manif’ ! On s’enhardit à chanter « ce n’est qu’un au revoir… » en passant la porte. Je m’engouffre dans le métro, direction la casa. Maman m’attend, c’est un peu comme si je rentrais de captivité, mais pas de larmes, elle a remué ciel et terre et ministères, et l’UNEF, que sais-je encore, elle a passé des heures au téléphone en saoulant tout le monde, et a fini par me localiser. Putain, ma mère… |
| Mardi 21 mai 68 | |
Enième manif au Quartier Latin, interdite par la Préfecture comme c’est de plus en plus souvent le cas. Cette fois, j’ai réussi à prendre le métro, je sors à Cardinal Lemoine… avant même de voir le jour, je me retrouve direct entre 2 files de CRS qui se resserrent et nous agitent leur matraque sous le nez, allez hop… dans le car, où on s’entasse, manifestants frustrés comme habitants du quartier, baguette à la main. Direction le 17°, à Beaujon, sinistre centre de tri humain (on ne disait pas encore rétention), ce jour-là, nous sommes plus de 1 500 à l’ombre, à 40 par cellules de… 15, soi-disant à titre préventif, hommes d’un côté, femmes de l’autre. Je suis séparé d’une fille à qui j’aimerais bien dire deux mots... doux. Je la retrouverai par hasard, des années plus tard. Trop tard ! Interrogatoire d’identité à chacun, quelques coups de matraque dans le dos pour aller plus vite, pas de torture tout de même, il y a les indignés et les résignés. Je suis plutôt de ces derniers. Je m’endors sur le ciment poisseux, je suis juste inquiet en pensant à ma mère. Bon, je suis fiché pour des décennies ! |
| Lundi 20 mai 68 | |
On parle de 4 à 6 milions de grévistes. La France et au ralenti, quasiment plus de métro, des files dingues aux postes à essence. Au lycée occupé, la vie s’organise. Dominique, la lycéenne de 1° à La Fontaine, raconte son quotidien : « Je me lève tôt, la joie au cœur, il ne s’agit pas de traîner, on va faire la révolution. Rien d’autre ne compte. Nous formons des ateliers, je ne me souviens que du mien : Sexe et société. J’y avais été affectée en tant que rare fille à avoir déjà eu deux amants. De moi, le chef, Richard, attendait que j’explique l’amour à chacun, et la contraception bien sûr. Ce fut une humiliation totale. Incapable d’aller plus loin que… ben… tous les 28 jours, les femmes ont des règles… Le reste, malgré mes expériences, je n’en savais rien de rien. Même pas le plaisir qu’avaient l’air d’y prendre les hommes. Je suis retournée à l’atelier sandwich ». |
| Dimanche 19 mai 68 | |
A la MJC du 16°, c’est le foutoir, la guerre des gauches, le PC rameute ses (maigres) troupes pour tenter de reprendre le pouvoir, les (quatre) gros bras envoyés par la Fédé de Paris du PC ne font pas peur, la dialectique implacable du PC (« Halte au complot gauchiste ») donne dans le vermoulu. On (l’extrême gauche et la société civile de l’époque) décrète l’occupation des lieux (décidément, on occupe tout ce qu’on peut !), mais… juste aux horaires d’ouverture, on imprime des tracts appelant à la révolution culturelle et à la solidarité (!) qu’on va distribuer sur le marché de la Porte de St Cloud, déserté de la moitié de ses commerçants (plus d’essence pour convoyer les légumes frais !). Avec nous, Nounours, une fille marrante qui zozote, se plante devant les mamies à perlouze en brandissant Action, « Seul journal révolutionnaire, vendu par des révolutionnaires, pour des révolutionnaires ». Comme on s’amuse de voir les mines renfrognées des ménagères du 16°, plus préoccupées à bourrer leur cabas de bouffe, ambiance stockage des années d’occupation. Notre bonne humeur est stimulée par les gueules crispées de ces dames de la bonne société. |
| Samedi 18 mai 68 | |
La Sorbonne occupée est le lieu de convergence des grévistes, étudiants et lycéens. Seulement voilà, la RATP est en grève, et l’essence, rationnée. Les artères de Paris ressemblent à celles des pays de l’est, désertées par les voitures. Les rares autos qui circulent sont souvent cool avec les stoppeurs. Je fais du stop, une 4 L Renault s’arrête. Le conducteur m’amène au Châtelet. Seulement voilà, je partage le siège arrière avec un chleureux chien des Pyrénées qui entreprend de me témoigner son affection à grand coup de langue. Rien à faire pour y échapper ! Un trajet mémorable. Arrivée à la Sorbonne. Dans la cour, on pérore et on s’invective, on se traite de stal (Stalinien), de réviso (révisionniste), de spontex (spontanéïste). Tous les groupuscules d’ultra-gauche y ont table ouverte. Au centre, un vieux piano où Higelin vient chantonner, où le pianiste de jazz François Tusques vient improviser. J’entre dans l’Amphi Richelieu, bondé, ça braille dans tous les sens. Souvent, on peine à suivre !!! La nuit tombe, j’appelle... “maman, je ne rentre pas”, je dors sous les combles de la vénérable université, blotti contre une lycéenne de Molière retrouvée là, que je n’ose entreprendre cette nuit, sans doute impressionné par les lieux, où pourtant un graffiti proclamait “il est interdit d’interdire”. La Sorbonne sera évacuée plusieurs fois. Et reprise dans la foulée. Je retrouverai la lycéenne de Molière une semaine après pour une nuit d’amour, dans un lieu moins “sacré”. Et pas chez moi. |
| Vendredi 17 mai 68 | |
La radio annonce 300 000 grévistes, ça débraye à la SNCF, à la RATP, les métros se font rares, alors on marche, 20 bonnes minutes pour aller à Jean Bapt. J’y retrouve Vania. Le soir, je l’invite chez moi, on se faufile dans le F 3 que je partage avec ma mère. Ouf, elle dort. C’est ma première nuit d’amour, mon “déflorage”. Je suis aux rideaux ! Sauf que le lendemain matin, je bloque ma mère, sur le point d’entrer dans ma chambre. Elle a saisi que je ne suis pas seul, elle part au boulot sans dire un mot, et, contrairement à ce que je craignais, ne me fera pas la morale à son retour. L’esprit libre de 68 l’a saisi ! Je suis fier d’elle. Quant à Vania, je la retrouverai dorénavant dans sa chambre… de bonne, jusqu’à ce qu’elle en soit expulsée par ses patrons quelques jours plus tard et retourne dans son pays. Je la perdrai vite de vue. |
| Jeudi 16 mai 68 | |
Ca y est, les chaînes de l’Ile Seguin sont arrêtées. On ressort la vieille lune syndicale : quand Billancourt éternue, la France s’enrhume. La contagion est en marche. Le lycée Jean Baptiste Say accueille les travailleurs grévistes qui viennent témoigner devant l’Assemblée Générale ininterrompue, bon, c’est vrai, dans le 16°, il y en a peu ! Parmi eux, trois employées de maison (on ne dit pas « des bonnes » !) qui, lassées de vivre l’enfer au quotidien, se déclarent grévistes ! On imagine le succès de ces filles courageuses qui non seulement refusent de servir leurs employeurs mais en plus viennent témoigner, sous la bannière de la CFDT. Une d’entre elles, Vania, d’origine tchèque, me plaît beaucoup. On discute des heures et des heures. |
| Mercredi 15 mai 68 | |
Je retourne à la MJC du 16° où je suis animateur (bénévole) depuis 2 ans, j’y organise des concerts de folk (Alan Stivell, Roger Mason) et de jazz (Jean Luc Ponty, Michel Portal, Jeff Gilson, Joachim Kuhn, Daniel Humair...). Le Conseil d’Administration y est tenu, chose incroyable dans le 16°, par le PC ! Tout cela est remis en cause par un noyau d’agités, lycéens, étudiants et animateurs culturels bénévoles comme moi, nous organisons une réunion de dissidence hors les murs chez Violeta, une psychanalyste Brésilienne, sœur d’un opposant à la dictature militaire, Miguel Arraes. On est une trentaine, on va profiter des statuts pour mettre en minorité le PC, prendre le pouvoir... et on décide donc d’occuper la MJC. Les communistes vont être furax et menaceer de nous éjecter manu militari, mais on est résolus à tenir bon : hallucinant, une lutte entre PC et extrême gauche en plein 16° ! |
| Mardi 14 mai 68 | |
Dur réveil de lendemain de marathon, les cuisses sont lourdes mais les nouvelles du matin sont stimulantes : les grèves ouvrières s’étendent, Sud Aviation à Bouguenais, près de Nantes, est occupé, l’usine de Cléon (Seine Maritime) donne le signal de l’arrêt des chaînes à Renault. Au lycée Jean Baptiste Say, base des lycéens grévistes du 16°, on organise l’occupation 24 h / 24 avec tour de garde et stockage de manches de pioche pour contrer une éventuelle attaque facho, notre obsession récurrente, en fait, il n’y en a qu’un qui vient nous narguer, mais ça ne va pas plus loin, il nous mate depuis le trottoir d’en face ! Incroyable, les réacs font profil bas ! Entre garçons et filles, c’est une fraternisation inédite. Dominique se rappelle : « Au café Le Jean Bart, près du lycée La Fontaine, on se retrouve souvent avec des copains et Paule, mon amie. Ils nous payent à boire et des sandwichs pour qu’on leur raconte nos histoires d’amour ». Partout, dans les salles, les couloirs, sur le trottoir, ça tchatche comme jamais. Ils sont rares, les profs irréductibles qui s’obstinent à faire cours. Pour rien, d’ailleurs, les élèves anti-grève sont bouclés à la maison par les parents paniqués. En face de Jean Bapt, le lycée occupé, un couple de clochards fait la manche. On leur donne à manger. Ils deviennent nos « camarades », un peu anars, donc dignes d’un immense respect. |
| Lundi 13 mai 68 | |
Pompidou, 1° ministre, annonce la réouverture de la Sorbonne. On prend ça pour la 1° victoire de la journée. Dès le matin, sous un soleil radieux, on a rendez-vous devant Claude B., il y a encore des profs qui font cours. Paule, lycéenne de La Fontaine, harangue les élèves, le poing levé : « un facho a voulu me gifler. Un grand type brun s’est interposé et s’est battu avec le facho. Il était beau, on l’appelait « le mec vert » à cause de sa gabardine de l’armée et de son teint un peu olivâtre. Quelques jours après on était amoureux”. On se retrouve à Jean Bapt d’où on part en métro à quelques centaines pour retrouver le cortège central, départ Gare de l’Est. J’avais déjà connu quelques manifs contre la guerre au Vietnam, mais là, ça s’annonce colossal ! On est “canalisés” par les gros bras de la CGT, parfois, ça frotte. On les déborde par les trottoirs. On attend des heures sous le cagnard, les bruits les plus fous circulent, 200 000, 500 000, 1 million, on n’en revient pas. La solidarité des “prolos” nous impressionne même si on se méfie de la récup’. On traverse la moitié de Paris jusqu’à Denfert Rochereau « A bas la répression », « CRS SS », ils se sont fait discrets. Notre banderole « Etudiants, lycéens, ouvriers tous unis » signée Les lycées du 16°, fait un tabac, on nous acclame ! Dominique, la lycéenne de La Fontaine, se souvient : « Je comprends peu à peu qu’on va tout changer, que la société va devenir juste et tout ça grâce à nous et à nos camarades ouvriers. J’en suis bouleversée. C’est magnifique . On passe devant la prison de la Santé « Libérez nos camarades ! », on crie. Un petit paquet atterrit à nos pieds, le type s’appelle « Tony Dallas », je m’en souviens. Il voudrait correspondre avec nous. C’est formidable. On ne lui a pas écrit… Le soir, je rêve que ça dure toujours. Fini les cours, fini les profs, c’est trop beau ». Les syndicats ouvriers appellent à la dispersion, des étudiants et lycéens narguent les flics, commencent à dépaver. Je rentre, mort de fatigue plus que convaincu par les syndicats ouvriers. |
| Dimanche 12 mai 68 | |
Déjeuner en famille, chez mon oncle et ma tante. Gros débat. Mon oncle, petit entrepreneur (dans le prêt-à-porter) et compagnon de route du PC, a du mal à comprendre cette déferlante étudiante et lycéenne, même s’il est quelque peu rassuré par l’appui du mouvement ouvrier. Il faut dire que Duclos, le leader du PC, fustige Cohn Bendit, « cet anarchiste juif allemand » ! Alors, on discute fermement, lui et moi, ma grand-mère russe et bolchevik essaie la conciliation, ma mère me soutient… du regard. Je me surprends à argumenter pied à pied, du haut de mes 19 ans. Mais ça reste correct. Chez Dominique Simonnot, la famille est divisée : « Ma mère à moi, j’en suis fière, la nuit, elle se balade au milieu des barricades, tandis que mon père hurle contre ces crétins. Un jour, il me sort, toi et tes connards, vous défendez le Fatah, j’ai dit, oui et alors ?, à l’époque j’ignorais jusqu’à l’existence du Fatah, tu sais qu’ils veulent détruire Israël, m’a dit mon père. J’ai haussé les épaules d’un air intelligent ». Ainsi vont les familles en mai 68. |
| Samedi 11 mai 68 | |
On se retrouve à Jean Baptiste Say, notre base arrière. A la fois effrayés et exaltés par les émeutes urbaines, les barricades. On dévore les journaux, stupéfaits de l’ampleur des émeutes. France Soir titre « Désolation au Quartier Latin ». Ca sent la manip’ pour faire peur aux Français. On se compte, on mettra 2 jours à se retrouver, quelques-uns ont été arrêtés, d’autres blessés. Un comité de coordination est élu dans la journée . On prépare la grande manif du 13 mai, celle qui annonce la jonction avec les syndicats ouvriers solidaires. On prépare tout, banderoles, service d’ordre inter-lycées. |
| Vendredi 10 mai 68 | |
Dès le matin, on part de Claude Bernard en manifs, drapeaux rouges en tête, direction La Fontaine. Récit de l’intérieur par une lycéenne d’alors, Dominique Simonnot, à peine 16 ans : « j’ai dit à une amie qu’on devrait organiser un grand chahut. – Patience, on aura mieux que ça, tu vas voir…, m’avait mystérieusement répondu cette copine militante d’extrême gauche des Comités Vietnam, elle en connaissait un rayon. Moi, je n’y connaissais rien. J’ai attendu. Les garçons de Claude B. déboulent devant notre lycée à crier « Libérez La Fontaine ». Nous voilà, quittant les cours, dévalant les escaliers et frappant aux grandes portes fermées, Laissez nous sortir !. On a tellement tapé, qu’ils ont ouvert. On s’est retrouvé en blouse beige au milieu des garçons ! Je sais que ceux de Claude B. se vantent de nous avoir libéré. A mon avis, c’est faux, on s’est libérées nous-mêmes. L’histoire nous rendra justice un jour ». On monte à 400 jusqu’à Jean Bapt, puis à Molière (filles), direction, Jeanson de Sailly (garçons), le pas est vif, on a peur d’une contre-manif d’Occident, de grandes bourgeoises se signent devant les drapeaux rouges. Dominique raconte : « Je ne comprends pas grand chose, sinon rien, sauf cette délivrance, cet enthousiasme. C’est la liberté ! Sur le trajet du cortège, on nous siffle depuis les balcons, des automobilistes furieux essayent de nous barrer la route. L’un me fait tomber sur son capot et roule. Je salue mes copains , poing levé; je suis fière ». A Jeanson de Sailly, on ne fait pas débrayer grand’ monde. On part tous en cortège l’après-midi, direction Denfert Rochereau grossir les rangs des étudiants, au Luxembourg s’annonce la nuit des barricades, notre groupe de lycéens est dispersé, c’est chacun pour soi, ça charge et contre-charge rue Gay Lussac, on n’y comprend rien. Je rentre par le dernier métro. Ma mère, qui écoute les récits des émeutes à la radio, est paniquée. Quelle journée ! |
| Jeudi 9 mai 68 | |
A Claude B., les cours ont encore lieu, avec effectif réduit, on a décidé d’aller causer aux profs, celui de philo (qui avait supervisé mon exposé du 3 mai), est sympathisant, il nous encourage, le prof de maths, même pas la peine, il nous traite de branleurs. AG dans la cour, on est 200, c’est déjà mieux, on vote la grève. Re-réunion à Jean Bapt, on crée des commissions, répression (des lycéens qui étaient la veille au Quartier Latin nous font des récits apocalyptiques des violences), liaison avec les étudiants, coordination lycéenne et… nettoyage, pour garder le bahut propre ! Hi ! hi ! On prépare aussi la (grosse) manif qui s’annonce pour le lendemain. On décide de partir de Claude B, de remonter tout le 16° jusqu’à Janson de Sailly, le plus huppé de tous les lycées parisiens. |
| Mercredi 8 mai 68 | |
Je fonce à la MJC du quartier où je suis animateur (bénévole) depuis 2 ans, j’y organise des concerts de folk (Alan Stivell, Roger Mason) et de jazz (Jean Luc Ponty, Michel Portal, Jeff Gilson, Joachim Kuhn, Daniel Humair...). La structure de direction, le Conseil d’Administration, y est tenu, chose incroyable dans le 16°, par le PC ! Ce soir, il y a ciné club, c’est « Que viva Mexico » d’Eisenstein. Après le film, débat houleux, les militants du PC traitent les étudiants et lycéens de petits bourgeois réacs. On est à deux doigts de se foutre sur la gueule !!! On ne va pas se laisser traîner dans la boue, les opposants prennent date pour se réunir hors les murs. Un putsch, en quelque sorte. |
| Mardi 7 mai 68 | |
On se réunit avec les CAL de quelques bahuts du 16°, on se retrouve à Jean Baptiste Say (garçons), c’est le plus central et aussi le moins rupin du 16° (tout est relatif). Une poignée de filles du lycée Molière se joint aux garçons occupants. A Jean Bapt comme à Claude B ou Molière, beaucoup de parents ont cloîtré leurs enfants à la maison, pour éviter la contamination… des idées ! Le soir, encore manif, cette fois aux Champs Elysées, ma mère fait partie des rares parents qui ne font pas la morale (voire plus) à leurs rejetons lycéens, mais elle m’interdit d’aller aux manifs, alors, j’invite chez moi un petit groupe de lycéens, On commente les nouvelles, ça cogne au Quartier Latin. |
| Lundi 6 mai 68 | |
On se retrouve dès le matin, dans le hall d’entrée. Oh, pas la majorité des élèves, on est dans le 16° ! Mais à une cinquantaine, tout de même ! On se dit qu’il faut être solidaires des étudiants. Rendez-vous dans la cour après le déjeuner. Il y a bien une centaine d’élèves, surtout des terminales. Un élève de philo arrangue la (petite) foule, allez, on va occuper le bureau du protal… qui n’est pas là. On déboule sous les yeux ahuris des surveillants, on s’installe par terre ou dans les fauteuils en skaï. On n’a pas de cahier de revendications, on est solidaires des étudiants, point final. C’est entre un monôme et une manif’. Le protal débarque en catastrophe, il est sidéré, et nous aussi, de notre audace. Voilà, on est en grève. Plus il essaie de parlementer, plus on reste. On décide de former un Comité d’Action Lycéen (CAL), comme ça se passe ailleurs. Le protal bat en retraite, du coup, on évacue son bureau. On finit dans un troquet, on n’est pas trop rassurés, on craint une attaque des fachos d’Occident, qui ont des sympathisants dans le bahut. Le soir, il y a manif’ étudiante, peu d’entre nous vont au Quartier Latin. Re-session infos le soir sur Europe 1. Ma mère ne dit plus rien. Je la sens angoissée mais néanmoins solidaire. |
| Dimanche 5 mai 68 | |
Je suis toujours pendu au téléphone, ma mère râle. Des nouvelles du lycée la Fontaine voisin, chez les filles, par la frangine d’un élève de Claude B. : là-bas, c’est encore pire que chez nous, question discipline : blouses beiges et roses en alternance, tous les 15 jours, avec noms brodés en rouge et la classe en haut à droite, pantalons interdits sauf l’hiver, mini-jupes et maquillage prohibés. En bas des escaliers, le matin, la Directrice, qui mate les tenues. Les filles aussi voudraient faire quelque chose. En attendant, je bachotte mais j’ai la tête ailleurs, j’essaie d’imaginer comment on va s’y prendre pour montrer notre solidarité aux étudiants, demain matin au bahut. |
| Samedi 4 mai 68 | |
Au téléphone, avec quelques copains de classe du Lycée Claude Bernard (garçons), ça discute ferme des évènements de la veille. Il faudrait faire quelque chose au bahut pour soutenir les étudiants, mais quoi ? Autant dire qu’on risque d’être minoritaires, que les fachos vont nous tomber dessus. Par contre, on fait une mini-liste de profs qui pourraient nous soutenir. Rendez-vous le lundi matin. Ma mère peste, je squatte le téléphone, surtout, elle s’inquiète de me voir mêlé à cette agitation. Je piaffe à l’idée de m’y plonger, en attendant, au lieu faire le fier et de refuser d’argumenter, je lui explique que moi aussi, l’an prochain, je serai étudiant (enfin, si je décroche mon bac) et que je suis concerné. Mmm… Elle est dubitative. |
| Vendredi 3 mai 68 | |
Risque de chahut, le thème n’est pas «tendance dans le 16° ! Je débite mes conclusions, le prof s’intéresse, me relance, heureusement, au fond de la salle, chez les chahuteurs, ça roupille. Et le facho de service ne s’est pas réveillé. A la fin de l’exposé, j’ai droit aux félicitations du prof. Ce qui me vaut le persiflage d’un boutonneux, « fayot ». Pfft ! Je biche, j’ai mené mon exposé jusqu’au bout, en territoire ennemi. Je pense au bac, dans un mois et des broutilles, à part l’exposé, je suis à la bourre. Le soir, à l’heure du souper, les nouvelles à la radio : les cours restent suspendus à l’université de Nanterre, l’effervescence se propage à la Sorbonne qui est fermée par ordre du Rectorat. Premiers heurts étudiants / flics au Quartier Latin. Ca bastonne ! Le soir, j’écoute les reportages sur Europe 1 en direct de la rue, ce qui énerve ma mère, dont le poste est immuablement réglé sur Radio Luxembourg (plus tard RTL). |