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Fatigués, stressés, démotivés, en France même les cadres ont le blues. Qu'est-ce qui l'use, le cadre?

Les indices se multiplient. Indice électoral, au référendum du 29 mai, avec un lâchage du Oui par rapport au référendum sur l’euro en 1992 : moins 8 % pour les cadres sups, moins 15 % pour les cadres moyens.
Indices éditoriaux ; on se souvient de Bonjour Paresse, de Corinne Maier, cadre EDF, livre paru au printemps 2004 et qui s’est vendu à 250 000 exemplaires. Plus récemment, sortie de La fatigue des élites, de François Dupuy, sociologue. Sans oublier Pourquoi j’irais travailler, de Eric Albert, par ailleurs fondateur de l’IFAS, l’Institut Français d’Action sur le Stress. Tous ces livres, des études, des audits, des articles dans les revues économiques abondent d'explications sur le blues des cadres.
Première raison : l’entreprise les a déçus. Les cadres des années 80-90 ont investi à fond, aujourd’hui on les jette. Ils sont trop chers, la boîte fusionne, elle délocalise etc. Ou alors on les garde, mais sans les associer aux grandes décisions stratégiques. Impression d’être manipulés, frustration. Dans les grandes entreprises, sentiment de ne plus travailler pour les clients, mais pour les actionnaires.

Deuxième raison : des changements dans la façon de travailler. Avant les taches étaient cloisonnées, tranquille, à la verticale, un supérieur et des inférieurs. Aujourd’hui on bosse en «transversal», en coopération, en synergie, ce qui revient à une compète permanente avec d’autres cadres, d’où stress. D’ailleurs on ne fait plus un métier, on est sur des «projets». Ca sonne sexy : «Je suis chef de projet!», mais quand on est dedans on s’aperçoit que chacun veut être chef du projet à la place du chef de projet
Troisième raison : la valeur d’un cadrene tient plus à ses qualifications mais à sa "compétence". Pas pareil. Les qualifications sont des données objectives, des diplômes, un CV. La compétence c’est plus subjectif. Il faut plaire, s'intégrer au «projet». On passe du savoir-faire au savoir être. L’entreprise demande aujourd’hui au cadre de s’impliquer toujours plus, d’«intérioriser les objectifs», en fait de se transformer lui-même.
D’abord c’est fatigant, et puis c’est en contradiction avec les valeurs dominantes de la société matraquées par la pub : individualisme et qualité de vie. Et le cadre perd sa boussole. On est où là ? Je fais quoi ? Je m’identifie à la boîte ou je suis moi-même ? Je me tue au boulot ou je profite de la vie avec la meuf, les potes, les sorties, les vacances?
Résultat contre-productif de la crise : perte de loyauté envers l’entreprise, on s’implique le moins possible. Jusqu’au désenchantement cynique de Corinne Maier dans son Bonjour Paresse. Pendant vingt ans, la vraie vie du cadre se passait au boulot. Il se dit aujourd’hui que la vraie vie est ailleurs.

Mais il y aurait du changement. D’après François Dupuy, le sociologue, tout ça n’est pas vrai pour les jeunes cadres, ils sont immunisés : «Les jeunes cadres savent déjà qu’on le leur fera pas de cadeau. Pour eux la vraie vie est ailleurs, dans leur famille par exemple. » Ils s’investissent moins affectivement dans l’entreprise, ils sont prêts à la plaquer froidement pour une autre. Sans illusions ni confiance, ils ne s’attachent pas. Prêts à zapper la boîte, comme le reste.
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