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Quand un écrivain croise le chemin de la plante sacrée, que se passe-t-il ? Il pond des textes hallucinés, qu’on a peu de chances de retrouver dans les manuels scolaires. Mais plutôt dans cette anthologie parue avant l'été, Les Voix de l’Extase.

Si la disparition d’Aldous Huxley, auteur entre autres du Meilleur des Mondes, est passée tout à fait inaperçue, c’est à cause d’une coïncidence : il est mort le même jour que John Kennedy. Les médias avaient un autre pain sur la planche.
Ce jour là, 22 novembre 1963, Huxley malade d’un cancer demanda à sa femme Laura deux doses de LSD pour adoucir la dernière ligne droite, plus un bouquin, l’Expérience psychédélique de Timothy Leary, qui y cite beaucoup le Livre des morts tibétain. «Trop fatigué pour parler, il griffonne sur un papier : LSD - try it - intramuscular 100 micrograms». Ce sont les derniers mots d’Huxley, qui meurt tranquillement dans la foulée.
Ernst Jünger, grand écrivain allemand du XXème siècle, devient pote avec Albert Hofman, inventeur du LSD à Bâle en 1943, qui lui refile une petite dose. Trop petite, sans doute : «En comparaison du tigre mescaline, votre LSD n’est qu’un vulgaire chat domestique», lui écrit Jünger. Qui changera d’avis après absorption de doses supérieures. Un jour, Jûnger invite Hofman chez lui pour un "symposium champignons". Il raconte : «Le champignon commençait à agir; le bouquet printanier brillait d’une lumière plus vive, qui n’était pas naturelle. Dans les angles, des ombres se mouvaient, comme cherchant prendre corps. Je me sentis oppressé, frissonnant aussi, malgré la chaleur que répandait les carreaux de faïence. Je m’étendis sur le sofa et tirai les couvertures par dessus ma tête.»
C’est tout le problème, ou l’avantage, du trip : on ne sait jamais d’avance où ça part, on peut déraper en vrilles de cauchemar ou percevoir en un éclair l’unicité des énergies du monde. Après le pari de Pascal, le pari du mezcal.
Dans le cas Jünger, l’aristocratique écrivain part en orbite, traverse comme tout le monde des rideaux scintillants radioactifs pendant que les objet de verre lui parlent, avant de percuter une hallu de pute grasse : «La mère maquerelle traversa le rideau; elle était occupée et passa sans me remarquer. Je vis ses bottines aux talons rouges. Les jarretières sanglaient en leur milieu ses cuisses épaisses; la chair pendait en bourrelet par-dessus. Les seins monstrueux, le delta sombre de l’Amazone, des perroquets, des piranhas, des pierres semi-précieuses partout…» Ouaahh!
Ces anecdotes et citations figurent dans un recueil passionnant sur les hallucinogènes : Les voix de l’extase, l’expérience des plantes sacrées en littérature. Trente textes d’écrivains, réunis par Pierre Bonasse, universitaire, chercheur en sciences humaines, spécialiste des états modifiés de conscience. Des textes qui décrivent des expériences, des visions, des voyages, des prises de conscience. Signés Artaud, Huxley, Michaux, Duits, Castaneda, Burroughs, bref tous les grands classiques, plus quelques méconnus à découvrir, dont le vaillant Français Vincent Ravalec qui semble n’avoir pas fait pour rien le détour par l’iboga (racine chamanique) du Cameroun : «Ce que j’avais lu était bien en dessous de la réalité. On pourrait comparer l’expérience chamanique à une psychanalyse à la puissance dix.»
Le tout est judicieusement illustré par des peintures d’indiens Huichol, grands connaisseurs du champignon, et des dessins originaux de Ian Kounen (oui, le réal de Blueberry).
Les voix de l’extase, l’expérience des plantes sacrées en littérature, par Pierre Bonnasse, éd. Trouble-Fête, 272 pages, 30 euros.
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