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Dans la famille Free Press, grand-père Wilcock

Léon M. - 25.07.05

Journaliste, auteur de quarante bouquins et d’un Almanach des Sorcières, John Wilcock est un vieux flibustier des grandes heures de la presse underground. En escale à Paris en route vers le Danube, il est passé dire bonjour.

John Wilcock #1

Affalé sur un canapé, Wilcock découpe des articles dans le New York Times du jour : sur le Brésil qui veut devenir un géant de la délocalisation, sur Cannes, sur Internet. Il agite une coupure :

"Le plus important c’est celui-là: Privacy against openness. L’intimité contre la transparence. C’est un grand débat aux Etats-Unis, pas en France ? Avec Internet, on sait trop de choses sur chacun. Ce qui évidemment permet le détournement de comptes bancaires. Les gens ont ça dans la tête et ils commencent à se rendre compte qu’un jour ce sera inarrêtable.

Ca t'inquiète parce que tu utilises beaucoup Internet ?

Non, presque jamais. Même mon mail c’est ma sœur qui s’en occupe. Je n’ai pas envie d'entrer là-dedans. On me traite d’attardé médiéval mais quand je vois 18 millions de blogs, pourquoi écrire un blog ? J’aime trop la presse écrite, le processus physique du journal. Ce que j’ai fait depuis des années et que je continue : publier un journal. Taper mes textes, imprimer, mettre en page, faire des covers couleurs avec ma photocopieuse. Je les agraffe moi-même. Format : A4 plié. Je les mets un par un dans des enveloppes. Je les envoie à des éditeurs, des écrivains, des auteurs de théâtre, des amis au Japon, en Australie, en Grèce, Londres, Rome, Paris, Amsterdam. Tirage maximum : 300. Le but est d’avoir 300 lecteurs très intelligents. En principe mensuel, mais en pratique quand j’ai envie.»

Titre du presque mensuel : Ojay Orange. Ojay, la petite ville de Californie où il habite, dans la vallée des oranges. En une du numéro 39 d'Ojay Orange, juin 2005, Ed Ruscha, un artiste californien qui va représenter les USA à la Biennale de Venise. Ruscha, Wilcock le connaît depuis l’époque où il animait le mag underground Other Scenes à Los Angeles et New-York, dans les 60’s. Wilcock a participé au lancement du Village Voice, puis à l’East Village Others. En 1967, il fonde l'UPS, l'Underground Press Syndicate, dont les affiliés pouvaient se repiquer des articles sans payer de droits. Libre circulation de l'info écrite! Avec Jim Haynes, Crumb, Shelton, Spinrad et la famille jazzmen, il fait partie de ces américains voyageurs qui aiment la France et maintiennent le contact.

Travel-writer professionnel, Wilcock a écrit un guide des lieux magiques d’Europe. Puis, après un passage à Rome, une papologie intégrale, les 264 fiches des types qui se sont succédé sur le trône. Dans son cartable, il froisse les épreuves d'une copieuse Autobiography and sex life of Andy Warhol, pour l'heure en deal avec un éditeur.

"T'as couché avec Warhol ?

Oh no! Mais j'étais à New-York à l'époque et j'ai bien connu toute la bande. Je passais cinq fois par semaine à la Factory et je les interviewais tous sur Andy : Paul Morrissey, Gerard Malanga, Nico, Leo Castelli... Trente ans après, j'ai envie de republier toutes les interviews intégrales à la suite, ça donne un portrait de Warhol comme t'as jamais vu.

John Wilcock #2

Peut-on comparer la free press, la presse underground des années 60 et 70, avec le Web non-marchand d’aujourd’hui ?

La free press a ouvert la voie. D’abord avec les petites annonces sexuelles : personne d’autre faisait ça! Plus tard des esprits commerciaux vendront des magazines de sexe. Et Rolling Stone finira par aspirer toutes les petites annonces.

Le monde des 60’s était une société très idéaliste. La free press représentait un immense mouvement non coordonné. Des journaux underground, j’en ai vu partout, dans le monde entier, ils avaient deux points communs, les deux mêmes objectifs, tous : arrêter la guerre du Vietnam et légaliser la marijuana. Puis la presse underground a voulu devenir «presse alternative». Ceux qui ont duré représentent toujours ce monde mais n’ont plus rien en commun que de faire du blé dans leurs secteurs respectifs, comme le Village Voice. Le Voice apparut révolutionnaire à l’époque parce qu’il n’y avait rien d’autre, mais rétrospectivement on peut le cataloguer comme prudemment libéral.

Il y avait alors un tel enthousiasme de publication, on pouvait réaliser un tabloïd de 24 pages sur une machine à écrire, avec les IBM à boules qui changeaient de police, pour pas cher. Maintenant les jeunes voient la presse comme inutile, redondante par rapport à leur monde, celui de l’Internet. Cela dit j’aime moi aussi l’écriture rapide. J’ai une chronique dans le journal local, l’Ojay and Ventura Voice : parler de 12 choses en 250 mots, c’est le challenge.

Comme disait Dylan, times are a'changin' !

Surtout en ce moment, les Etats-Unis changent à toute vitesse. Bush ne m’inquiète pas trop parce que je sais que dans quatre ans ce sera un autre pays. Trop de gens se sentent réprimés par l’administration Bush, on n’est plus dans une société libre, il y a trop de contrôle sur les individus, les Etats-Unis se font trop d’ennemis dans le monde et les gens commencent à en avoir marre. Les Républicains apparaissent comme trop gourmands.

Et le référendum sur l’Europe, dont toute la France parle ?

J’essaie de m’informer mais je n’ai pas réussi à comprendre sur quoi porte le référendum. Vu de l'extérieur le plus important c’était l’euro, adopter une monnaie unique. Les gens ont commencé par râler mais vous verrez, dans peu d’années ils aimeront tous ce bon vieil euro. Alors pourquoi une constitution si l’Europe a marché jusqu’ici sans constitution ?

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