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Sur le marché mondial, sommes-nous tous des atomes qui se débattent dans un mélange gazeux ? Une nouvelle école d’économistes, penchés sur l’épineuse question de la redistribution des richesses, essaie de comprendre pourquoi l’ultra-libéralisme est aussi sauvage.

Pourquoi la richesse produite dans le monde est-elle aussi difficile à redistribuer ? Depuis le temps que les riches sont d’accord pour lutter contre la pauvreté, pourquoi y a-t-il toujours des pauvres, et même des «extrêmes-pauvres» à moins d’un dollar par jour ? Le libéralisme est-il inégalitaire par essence? Peut-on corriger le tir?
C’est à ce genre de questions que cherchent à répondre une nouvelle école d’économistes : les écono-physiciens. La semaine dernière, ils se retrouvaient à Calcutta pour y tenir leur premier congrès mondial.
Les écono-physiciens sont comme le nom l’indique un club mixte d’économistes et de physiciens qui ont décidé de gamberger ensemble. Avec une idée derrière la tête : si l’économie, dans sa version libérale actuelle, est aussi difficile à maîtriser, c’est peut-être qu’elle obéit à des lois implacables. Comme la nature. Lâchez un objet en l’air, il ne peut que tomber : loi de la gravité entre deux objets («proportionnelle à leur masse et inversement proportionnelle au carré de leur distance»). Des lois si fortes que la politique n’y pourrait peut-être pas grand chose.
L’une de ces lois est connue depuis un siècle. C’est la «loi de Pareto» sur la répartition des richesses. Vilfredo Pareto, économiste italien, calcule que dans l'Europe de 1900, 20 % de la population concentre 80 % des revenus. Forcément, 80% des gens se partagent le reliquat des revenus. Conclusion : le libéralisme est inégalitaire par nature. Un calcul qui semble familier aujourd'hui, comme le graphe en courbe de Gauss qui l'accompagne, mais Pareto était le premier le faire.
Les écono-physiciens connaissent bien la loi de Pareto, qui s’est d’ailleurs beaucoup affinée depuis Pareto, mais ils la complètent parfois avec des théories originales. Ainsi Viktor Yakovenko, de l’université du Maryland, auteur du «modèle gazeux».
Yakovenko compare les agents économiques, c’est à dire nous, à des atomes de gaz et leurs mouvements browniens. Les atomes se tamponnent et échangent de l’énergie, les gens se croisent et échangent de l’argent. Mais c’est le même principe. Problème avec le modèle gazeux : si on veut, en laboratoire, dans l’éprouvette, modifier l’état électrique des atomes, il faut injecter une énorme quantité d’énergie. Dans l'économie mondiale, dit Yakovenko, c’est pareil : il faudrait injecter une énorme énergie politique pour faire bouger les choses. Une énergie qui n’existe pas pour le moment.
Dans leurs analyses sur la richesse, les écono-physiciens disent encore autre chose : il y a vraiment sur cette planète deux classes d’humains. D’un côté les extrêmes riches, 3% de la population mondiale, 200 millions de personnes. En face les autres, 6 milliards d’atomes qui se débattent. Pire : le fossé ne cesse de se creuser. Aux Etats-Unis en 1980, les 1% plus riches gagnaient 33 fois plus que les 20% plus pauvres. En 2000, ils gagnent 88 fois plus.
Pour chiffrer le problème de la pauvreté, le mieux est se servir des classifications de la Banque mondiale. La Banque mondiale hiérarchise plusieurs catégories de pauvres : les «extrêmes-pauvres», les «pauvres modérés» et les «pauvres relatifs». Le chiffre clé, ici, c’est : 1 dollar.
1 dollar, c’est le revenu quotidien des extrêmes-pauvres. Ils sont un milliard. Un dollar, ça ne suffit même pas pour la survie. Les extrêmes-pauvres ont faim, soif d’eau potable, ils sont malades, ils n’ont pas de chaussures, pas de toit, pas d’écoles. Comment on peut vivre avec 1 dollar par jour ? On ne peut pas. Donc ils meurent Un économiste américain, Jeffrey Sachs, conseillait récemment à la presse de titrer tous les matins «Hier 20 000 personnes sont mortes d’extrême pauvreté».
Si vous gagnez plus 1 dollar par jour mais moins de 2, vous êtes «pauvre modéré». Vos besoins vitaux sont satisfaits, mais c’est tout. Encore un autre milliard de Terriens.
Le RMIste français avec ses 20 dollars par jour est un «pauvre relatif». Définition : il peut vivre mais en se passant de produits et services considérés comme normaux par la classe moyenne.
A l’autre bout de la chaîne, 200 millions d’extrême-riches entre 1000 et 1 million de dollars/jour. Yakovenko a calculé que la fortune des extrêmes-riches a été multipliée par 5 depuis vingt ans, mais que le revenu moyen des autres est inchangé. LEs riches s'enrichissent, les autres stagnent.
Entre parenthèse, d’après le «modèle gazeux», rien n’est perdu pour aucun de nous. Rien n’interdit à un atome individuel de sauter aléatoirement dans un état de haute énergie. De même, des individus isolés peuvent à tout instant basculer dans l’état extrême-riche (gagner au loto, à la Starac, bien jouer au foot, inventer un gadget qui marche, etc)
A part le jeu de la chance, il faudrait quoi ? Partager la richesse et annuler la dette du Tiers-monde. Pour sortir un extrême-pauvre africain de sa misère, il lui faut 70 dollars par an. Aujourd’hui il ne reçoit que 12 dollars. Les pays riches s’étaient engagés à consacrer au développement 0,5% de leur produit national, ils sont scotchés à 0,2%. (La France donne 0,4 %, c’est pas trop mal. Deux fois mieux que l’Allemagne, le Japon ou l’Italie, trois fois mieux que les Etats-Unis.) Par ailleurs, il faut annuler la dette des pays pauvres, sinon l’aide ne fait que compenser le service de la dette. Tout cela on le sait. Les gouvernements, les économistes ont vérifié les calculs. Il n’y a plus qu’à le faire.
L’autre jour à Calcutta, Yakovenko était pessimiste : «Mon modèle suggère qu’aucune politique ne serait efficace. Ou alors… il faudrait un Staline.»
A lire : une excellente analyse dans le-mag Political affairs.
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