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Deux bouquins viennent de paraître, fort différents mais parlant de la même chose : de l’époque beatnik/hippie, quand l’air était plus chaud et plus libre qu’aujourd’hui.

Poésie[1], revue trimestrielle, consacre son dernier numéro à la beat generation. Au sommaire Kerouac, Neal Cassady, Ginsberg, William Burroughs, bref ceux qu’on appellerait déjà les classiques si le mot ne faisait pas mal aux seins.
A côté, Valérie Lagrange, chanteuse et actrice sans plan de carrière mais avec aventures, raconte sa vie dans Mémoires d’un temps où l’on s’aimait[2].
Quand on lit les frasques des unes et des autres, de New York à Trouville et Bénarès, à voir défiler les kilomètres de route, de bites et de joints, on se dit que le monde ne tourne plus rond mais carré, au sens de tête au carré, celle des moralistes et des hygiénistes. Car enfin, tous ces gens n’auraient jamais dû dépasser l’âge de 23 ans. Des irresponsables qui picolent, qui fument, qui se droguent à tout ce qui traîne pour écrire ou jouer de la musique, coke et café tout est bon, qui travaillent la nuit et s'amusent le jour, qui sautent d’une piaule à l’autre et quand ils s'arrachent, conduisent sans ceinture de sécurité des bagnoles dézinguées d’avant le contrôle technique.

Et pourtant, ils vivent. Sans pétoche et avec une furieuse énergie. Curieux de tout, de philosophie bouddhiste, de voyages sans billets de retour dans Ibiza déserte, d’inversions sexuelles, et curieux des autres. Relire la baise, racontée par Diane Di Prima, poétesse, quand elle se retrouve dans le même lit que Kerouac, Ginsberg, Peter Orlovsky et passants divers. Sur la beat generation, on a presque tout dit. Reste à retrouver la source de l’expression, vers 1952 : ils s’y mirent à deux au moins : le fameux Kerouac et le méconnu John Clellon Holmes. Beat sort du vocabulaire musical, le «beat» du rock et du jazz, mais aussi de la «beatitude» ressentie par Kerouac dans une église où il était entré. A moins qu'il découle du "I'm beat, man" de Al Huncke, le toxico de Times Square qui impressionne tant le trio Kerouac Ginsberg Burroughs. "I'm beat" = "Je suis lessivé".
Pareil défilé carnavalesque dans les mémoires de Valérie Lagrange : un festival de name-dropping où les plus de cinquante balais revoient passer les agitateurs de leur génération : Jean-Pierre Kalfon, Higelin, les Stones, Pierre Clémenti, Philippe Garrel, Gainsbourg, Louis Bertignac d’avant Téléphone, Pierre Barouh, Philippe Constantin etc. Une épopée d'optimisme et d'utopies, quand on ne roulait pas pour sa pomme, mais pour changer le monde. Valérie qui conclut sur ces mots : «L’ennui est contre-révolutionnaire» et «Même pas mal».
[1] Poésie 2004, Sur la route : Beat Generation, une légende américaine, ed Théâtre Molière/Maison de la Poésie, 128 p., 18 euros.
[2] Valérie Lagrange : Mémoires d?un temps où l?on s?aimait, ed. Pré aux Clercs, 326 p., 16 euros.