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Kurt Vonnegut, un génie s’éclipse

Jean Pierre LENTIN - 13.04.07

Kurt Vonnegut est mort le 11 avril, à l’âge de 84 ans, des suites d’une chute. Idole des hippies et de la contre-culture, libertaire et humaniste, pessimiste et humoriste, c’était non seulement un as de la science-fiction, mais un des plus grands maîtres de la littérature américaine.

En science-fiction, mon auteur favori et adoré était, juste après Philip K. Dick, Kurt Vonnegut. J’ai lu et relu avec délectation ses 14 romans et ses 4 collections d’essais. Je ne suis pas sûr que le terme de science-fiction le caractérise entièrement. Vonnegut était aussi un conteur philosophe et sarcastique dans la tradition de Jonathan Swift ou Mark Twain. Virtuose de l’humour noir, il jetait sur l’humanité et le monde moderne un regard ironique sans concession. Libertaire, athée et humaniste, il adoucissait son pessimisme en rappelant constamment que la seule manière de mettre fin au merdier universel était « d’être gentil avec les autres ». Son style d’écriture était toujours surprenant, plein d’aphorismes, de petites phrases isolées, de réflexions et personnelles, et de drôlerie pertinente et même de dessins.

De sa philosophie, je retiens particulièrement la notion de « Karass », introduite dans le roman « Le Berceau du chat » et reprise dans ses essais. Nous faisons tous partie d’un karass, composé de proches, d’amis et aussi d’inconnus, liés par des harmonies mystérieuses. Un karass peut consister en un unique couple follement amoureux, mais c’est très rare. Un karass ordinaire compte de 20 à 30 personnes. C’était la taille des petites tribus d’hommes préhistoriques, et l’homme moderne en garde la nostalgie inconsciente. Il est malheureux parce que fondamentalement il est seul. Il faudrait réinventer les petites tribus, qui ne vivent pas nécessairement ensemble, mais sont liés par une amitié commune et un respect de chacun. A mon avis, l’équipe de Radio Nova en ce moment (ça n’a pas toujours été le cas) n’est pas très loin d’être un karass.

Ses deux livres les plus célèbres, à lire absolument, sont « Le berceau du chat », où la fin du monde est provoquée par l’invention par des scientifiques barjos de l’Ice-Nine (glace 9), un état de l’eau qui transforme immédiatement toute eau en glace, même les océans. Et Puis « Abattoir 5 », qui relate en grande partie ses souvenirs de prisonnier de guerre pendant le bombardement de Dresde, une grosse connerie des alliés qui fit des dizaines de milliers de morts parmi les civils et peut se comparer à Hiroshima, mais le roman inclut aussi des éléments de science-fiction et sursauts temporels à travers le personnage de Kilgore Trout, caricature d’auteur de « vraie » science-fiction et alter ego de Vonnegut, qu’on retrouvera dans plusieurs romans ultérieurs. En fait, il faudrait lire tout Vonnegut, il n’y a rien à jeter ! Dans ses derniers essais et interviews, Vonnegut critique férocement Bush et la guerre d’Irak. « Nos dirigeants sont des chimpanzés ivres de pouvoir », dit-il Désormais, un astéroïde, le n°25399, porte son nom, c’est une petite forme d’immortalité. Et puis il y a cette phrase qui revient perpétuellement dès qu’il parle de la mort, de la souffrance et de l’absurdité humaine, et qu’il est bien ardu de traduire en Français. On pourrait dire « et oui, c’est comme ça », ou bien « ainsi va la vie » ou encore « tel est le destin ». La phrase originale, c’est « And so it goes ».

10 romans et un recueil d’essais de Kurt Vonnegut sont actuellement disponibles en français, le plus souvent en poche :

Le berceau du chat (Cat’s cradle) (Seuil / Points) Abattoir 5 (Slaughterhouse-Five) (Seuil / Points) Le breakfast du champion (Breakfast for champions) (Seuil / Points) Gibier de potence (Jailbird) (Seuil / Points) R comme Rosewater (God bless you Mr Rosewater ) (Seuil / Fiction) Barbe Bleue (Blue beard) (Livre de Poche) Nuit noire (Mother night) (10/18) Le pianiste déchaîné (Player piano) (Pocket) Galapagos (Galapagos) (Grasset / Cahiers Rouge) Abracadabra (Hocus Pocus) (L’Olivier) Un homme sans patrie (A man without a country), essais (Denoel)

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