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LSD mon amour

JP Lentin - 11.01.06

Albert Hofmann, le chimiste suisse qui a inventé le LSD, la drogue hallucinogène la plus puissante de tous les temps, fête aujourd’hui son centième anniversaire !

hofman

Curieux synchronisme : en pleine 2ème guerre mondiale, un chimiste suisse de 37 ans, Albert Hofmann, au laboratoire pharmaceutique Sandoz à Bâle, invente ce qui va devenir la bombe atomique des drogues psychédéliques (le mot veut dire « qui révèle l’esprit ») : l’acide lysergique diéthylamide, ou LSD. L’anecdote est célèbre, mais souvent racontée avec des erreurs. En voici la version authentique, d’après les interviews et les écrits d’Albert Hofmann.

L’histoire commence en 1938, Albert Hofmann synthétise une série de dérivés de l’acide lysergique issu de l’ergot de seigle, un champignon parasite des céréales, responsable depuis des siècles des épidémies de folie collective nommées mal de Saint-Antoine , ou feu des ardents. En fait, Hofmann, à l'époque, ne s'intéressent nullement aux drogues qui rendent zarbi, mais cherche à isoler, à partir de l'ergot de seigle, des médicaments qui régulent la circulation sanguine. Aucun n’a d’effet mesurable sur les rats de laboratoire.

Insatisfait, il reprend ce travail en 1943. Le 16 avril, il synthétise un dérivé de l’acide lysergique qu’il avait déjà créé, le 25ème de la série, d’où son nom de LSD-25. Ce jour-là, il se sent bizarre, flottant « comme dans un rêve éveillé ». Il pense à une intoxication chimique, provoquée par les vapeurs ou le contact avec la substance qu’il vient de fabriquer. Trois jours plus tard, pour en avoir le cœur net, il en avale, par prudence, la plus petite quantité imaginable pour un essai à dose ultra-faible : 25 microgrammes, un quart de millième de gramme. Il ignore que le LSD est une substance qui agit en quantités infimes - il bat même tous les records dans ce domaine.

« Bientôt, tout m’est apparu comme étrange, inconnu, comme si j’étais devenu un autre homme. J’ai décidé de rentrer chez moi et j’ai demandé à mon assistante de me suivre en voiture pendant que je faisais le trajet en vélo. Sur la bicyclette, j’ai eu une expérience incroyable : le temps s’était arrêté, le temps n’existait plus ! Et c’était mon vélo, et non ma volonté, qui m’emmenait chez moi. Arrivé à la maison, j’ai de nouveau vu tout ce qui m’entourait comme totalement mystérieux. Les couleurs avaient changé, les sons avaient changé, mon corps avait changé. Je me suis même senti sortir de mon corps. J’ai paniqué. J’étais devenu fou, peut-être même mort. Le pire, c’est que j’ignorais si l’effet du produit allait cesser où si j’étais condamné pour la vie. Je me suis étendu sur mon lit. Quelques heures plus tard, les symptômes ont diminué, je me suis relevé, et j’avais totalement changé d’humeur. Tout est devenu positif. Le monde diabolique était devenu un monde enchanté. Les couleurs étaient resplendissantes, tout me paraissait beau et profondément admirable. J’étais passé de l’enfer au paradis. J’ai pensé que je voyais le monde, pour la première fois, tel qu’il est vraiment. »

Albert Hofmann renouvelle l’expérience sur des animaux et sur des humains volontaires, et bientôt le produit, nommé Delysid, est distribué par Sandoz à des hôpitaux psychiatriques de plusieurs pays. La grande idée, à l’époque, c’est que l’état de fragmentation et de perte de contrôle induite par le LSD caractérise certains symptômes de la schizophrénie. Donc, des psychiatres comme Humphry Osmond ou Stanislaf Grof l’essaient en psychothérapie. On parle de succès surprenants dans la désintoxication des alcooliques.

L’armée s’intéresse elle aussi au LSD, pour d’autres raisons. Elle le teste comme « sérum de vérité », mais les cobayes ont beau être influençables, leurs propos sont incohérents. Le LSD pourrait aussi servir d’arme chimique incapacitante. Des essais sur des soldats volontaires prouvent que les militaires perdent tous leurs moyens, s’écroulent à terre de rire ou grimpent dans les arbres. Mais on n’ira pas plus loin. Le LSD est une molécule trop instable et volatile pour être introduite dans des réservoirs d’eau. Reste que l’armée et la CIA ont pratiqué pendant des années des expériences secrètes dont les méthodes sont aujourd’hui jugées comme éthiquement inacceptables – en particulier des tests sur des personnes droguées à leur insu.

Tout cela se passe dans les années 1950, et bien d’autres choses encore, aux conséquences plus profondes. Le LSD et les autres drogues psychédéliques attirent à nouveau les esprits curieux. En 1953, Allen Ginsberg et William Burroughs voyagent en Colombie et au Pérou pour goûter au yagé (ayahuasca). Aldous Huxley prend de la mescaline (principe actif du peyotl, isolé dès 1896) et publie Les portes de la perception en 1954, un livre qui fait connaître l’expérience psychédélique à un très large public. Henri Michaux prend pour la première fois de la mescaline en 1954 et voyage dans sa tête pendant une dizaine d’années, alternant, toujours en présence d’un médecin, mescaline, confiture de hashish et psilocybine, (principe actif des champignons sacrés mexicains, qu’Albert Hofmann isole puis synthétise en 1958).

Dans les années 1960, l’histoire prend une tournure imprévue. On sort du monde de la psychothérapie ou des expériences d’artistes. La consommation de psychédéliques va connaître une diffusion foudroyante, surtout le LSD, l’acid. Le grand prosélyte, le prophète, s’appelle Timothy Leary. Psychologue à Harvard, il en est viré en 1962 avec son acolyte Richard Alpert, qui se rebaptisera plus tard Baba Ram Das. Leary crée des centres privés, des fondations, donne des conférences, écrit des livres et chante sans relâche les vertus du LSD, qui met à nu tous les « petits jeux » de notre société et laisse entrevoir une révolution de l’esprit. Avec un slogan : “Turn in, tune on, drop out“. Traduction hasardeuse : branche-toi, accorde-toi, laisse tout tomber. Pour Richard Nixon, Timothy Leary sera « l’homme le plus dangereux des Etats-Unis ». Leary passera d’ailleurs des années en exil ou en prison (pour possession de cannabis…), jusqu’à sa mort en 1996.

Alan Watts, le propagateur du bouddhisme zen en Amérique, se rallie à l’illumination chimique dans sa Joyous Cosmology et Aldous Huxley invente une utopie sociale psychédélique dans L’île, deux livres parus en 1961. Ken Kesey, l’auteur à succès de Vol au-dessus d’un nid de coucou, a participé comme cobaye rétribué à des expériences médicales sur le LSD. En 1964, il s’entoure d’une bande d’allumés, les Merry Pranksters, et sillonne la côte ouest dans un bus bariolé, organisant çà et là des soirées « Can you pass the acid test ? ».

Celles de San Francisco lancent la vague de l’acid-rock et des heads, freaks, flower people, hippies, qui atteint son zénith entre 1966 et 1968. Entre-temps, le LSD et toutes les drogues psychédéliques connues ont été interdites en 1966 - sans aucun effet !

Le LSD est toujours disponible aujourd'hui dans toutes les bonnes drogueries, tout comme le bouquin « Drogues et cerveau », de Jean-Pierre Lentin et Stéphane Horel, dans la collection Actuel / Editions du Panama, 19 euros, pas cher et hyper-intéressant...

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